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La valeur des textes qu’Isidore Ducasse a produits au registre de la *poésie a fait l’objet d’assez de polémiques pour être abordée en soi. En vue de tenter d’éclaircir cette question diffuse, j’établirai le principe suivant : Quelle que soit la provenance d’un texte, il faut que le procédé d’appréciation soit le même pour tous. Ainsi le problème de l’auteur s’élimine-t-il aussitôt. Le lecteur se connaît ; mais que sait-il des auteurs des textes qui lui passent sous les yeux? Généralement, rien. Quand même il en saurait tout ce qu’il en peut savoir, il ne serait pas plus sûr de devoir prêter à ces fantômes une conscience quelconque (je dis quelconque : pas seulement la conscience toute relative de ce qu’ils écrivirent) qu’un héros de Philip. K. Dick n’est certain de ne pas avoir affaire à un simulacre, plutôt qu’à un humain pur porc. Nous n’avons aucun accès à la subjectivité hypothétique d’autrui, et si nous en faisons quotidiennement le pari, ce n’est que parce que cela agrémente et simplifie les rapports que nous entretenons avec ceux que nous convenons d’intituler nos semblables. Bertrand Russel l’a noté : le solipsisme est irréfutable. Cela irrite le philosophe, mais laisse de marbre les typos. Que ce qu’il lit émane d’un logiciel ou d’un homme, d’une pierre ou d’un arbre, cela ne modifie pas d’un iota le texte qu’il a sous les yeux. Si nous parlions de textes historiques, j’admettrais un bémol à ce que je viens d’écrire ; mais nous parlons de la poésie, qui est la *géométrie par excellence. Dans ce cas, comme dans celui de la *musique ou des parties d’échecs, le lecteur a l’avantage de posséder toutes les données propres à fonder son jugement, et ce qui doit nous étonner, c’est de le voir, quelquefois, feindre d’oublier cette omnipotence, reconstruire à ses frais la fiction d’un auteur doté d’intentions louables ou critiquables, grandes ou mesquines, etc. Le lecteur alors se vautre dans la soue du procès d’intention. Mais, s’il a des oreilles pour entendre, la poésie l’atteint droit au cœur, comme la flèche de Robin Hood ou comme une harmonie verbale, mère d’un agrément ou d’un mal, aussi indiscutable qu’un solo de batterie ou un accident de chemin de fer. Dans un second temps (mais le déphasage est si minime qu’il reste subliminal), les sens des mots participent à cette harmonie pénétrante, viennent doter d’un attrait sémantique supplémentaire ce qui touchait davantage au corps qu’à la conscience analytique. Si la satisfaction du lecteur éclate, il avoue alors que c’est une poésie excellente. Sinon, il laisse ce plaisir, pour lui virtuel, à son voisin de table, dans le verre de qui il se garde de postillonner. Dans le cas, heureusement assez fréquent, où un nombre suffisamment grand de lecteurs réagit dans un sens univoque à l’excitation textuelle que j’ai supposée, l’assemblée convient d’associer au texte une valeur littéraire de même signe. Notez que je n’examine aucunement les raisons alléguées par tel ou tel membre du jury pour justifier son plaisir ou son aversion, son adhésion ou son rejet. Il convient de ne pas faire ici un pas au dehors du domaine de la certitude. Celle de nos jugements spontanés est entière. La poésie ne trompe pas. Elle touche l’âme comme un uppercut atteint le menton. C’est pourquoi les prix littéraires ne sauraient être mis en cause : chacun vaut exactement ce que vaut le jury qui l’attribue.

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