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Sète 1871- Paris 1945

Si, *Jarry mis à part, on admet de tenir Paul Valéry pour le poète le plus intelligent de sa génération, en plus passionné de sciences, de mathématique, de poétique, porté à réfléchir sur le rôle de la littérature dans le fonctionnement de l’esprit, à la fois fasciné et repoussé par *Pascal, on a lieu de se demander comment il a pu passer sans le voir à côté de d’Isidore Ducasse. Sans doute s’en est-il fallu de dix lignes dans À rebours. Le fait est que Valéry n’a simplement pas lu Lautréamont. Il répond aux questionneurs du Disque Vert :

Mais que vous dire de Lautréamont ?

Oserais-je vous confesser que je le connais à peine, si c’est même connaître que d’avoir feuilleté, il y a un temps infini, un exemplaire des Chants de Maldoror? Il me semble toutefois que je puis expliquer pourquoi je n’ai pas poussé ma curiosité plus profondément dans cette œuvre : j’avais dix-neuf ans, et je venais de recevoir le petit volume des Illuminations

Paris, 14 avril 1925

À ceux qui trouveraient cette explication bizarre, rappelons qu’elle se situe en plein monothéisme. Si Valéry, ce mois-là, eût découvert l’*amour, ou ce que Claudel trouva derrière un pilier du bar Notre-Dame, il n’aurait sans doute (je ne fais ici qu’étendre son raisonnement) découvert ni *Rimbaud, ni Isidore Ducasse, ni sans doute bien d’autres livres agaçants. Valéry, à la différence de Gide, cessa vite d’être un grand lecteur, et il est plus instructif de s’interroger sur les raisons qu’il eut de lire ce qu’il a lu, que l’inverse. Pointons seulement la date du 14 avril, hommage discret (dirait quelqu’un) à l’ex-annotateur qui, vieux de 79 ans, répondit ce même jour à un analogue questionneur :

Mais que vous dire d’Homère ?

Oserais-je vous confesser que je le connais à peine, si c’est même connaître que d’avoir feuilleté, il y a un temps infini, un tome de L’Iliade ? Il me semble, toutefois, que je peux expliquer pourquoi je n’ai pas poussé ma curiosité plus avant dans cet ouvrage : j’avais dix-sept ans, et je venais de recevoir le gros volume de L’Arte de hablar

Paris, 14 avril 1925

Pour n’avoir pas vu en Ducasse le contrepoison de Mallarmé, s’être fait de ce dernier un modèle définitif, Valéry a fini par défendre des positions hostiles à toute littérature possible. Aussi bien son fameux « système » (où la littérature devait avoir sa place) reste-t-il virtuel – ce qui, pour nous, a du moins l’avantage de nous livrer ses réflexions, toujours intéressantes, sous la forme d’une boîte à outils, non comme un menu déroulant de « vérités ». – À propos, à quand l’intégrale des Cahiers en CD ? – Jamais, j’imagine, puisqu’il y a Gallimard derrière. – Hélas, vous devez avoir raison. – L’élaboration que Valéry cultive en poésie, il la refuse dans la narration, préférant au roman le « document vrai », aux Confessions de J.-J. Rousseau le Monsieur Nicolas de Restif, ne goûtant d’ailleurs guère ni Henry Brulard, ni Pepys, ni surtout Gide (qu’il nomme son « antimoi »). Lisons que ce n’est pas l’artificiel, mais l’arbitraire (jugé contraire à l’art) que Valéry condamne dans la prose de roman. Ducasse, s’il combat l’arbitraire, le fait, non pas au nom de l’art, mais d’une morale explicite. Ayant critiqué la description du malheur dans Paul et Virginie, il ajoute :

Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, je ne l’attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa, Mais l’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C’est ne vouloir, à toutes forces, considérer qu’un seul côté des choses.

Ce seul côté, c’est leur puéril revers. Ici, le document n’est pas à proprement parler valorisé, mais simplement pris en considération (notez le rôle éclatant de Dieu dans cette affaire, où j’en connais plus d’un qui l’aurait passé au bleu), alors qu’une anecdote inventée pour les besoins d’un roman est simplement inepte (soit dit en passant, c’est une manière pour Ducasse de garantir qu’il n’invente rien, ni *fait divers, ni etc.). Quelles que soient les rencontres, donc, entre Ducasse et Valéry, il y a entre eux non pas un monde, mais une dimension. Valéry, qui a pourtant mis la « sincérité » à sa place (hors littérature) et souligné le caractère théâtral de l’art littéraire (« Écrire, c’est entrer en scène »… Cahiers II : p. 1218), n’a jamais intégré cette leçon à sa théorie de la littérature. N’y voyant qu’une difficulté (un paradoxe) de l’écriture, il n’en a pas tiré une morale de la lecture. Car tout Valéry reste moderne, i.e. en deçà des Poésies. Écrire je ne dois pas

Je ne dois pas écrire que je suis un homme égaré ou au comble du malheur (Pascal). Je ne dois pas faire le fou, quand l’annonce même du projet, sa perfection, le système visible d’écarter ce qui n’est pas assez fou de mon ouvrage, dénoncent et détruisent le projet […]

revient à promouvoir en littérature une liste de proscriptions comparables à celles de Bertrand Russel dans sa « théorie des types », ou à celles des algébristes anciens visant les « solutions imaginaires » des équations. C’est demeurer, comme tous les modernes, préducassien : absolument imbu du dogme de la vérité-dans-les-lettres. C’est, en même temps, affirmer la primauté d’un *goût – défaite de la pensée – quand existe dans l’ordre des lettres la capacité d’articuler les espaces. Pactisent ici, sous l’aile du sensualisme, une esthétique raffinée (celle de grands goûteurs, de fins décodeurs) et un naturalisme de fait (les turpitudes du roman). Ducasse fait autrement. Il ne moralise pas. Il montre ce qu’il aurait fallu faire. S’il avait vécu, nous aurions eu, signé Isidore Ducasse, un volume des Contre-Pensées-de-Pascal littérairement aussi attrayant que celui des Pensées de Pascal (ayons la hardiesse de dire : plus attrayant) et autrement roboratif ; tandis qu’avec Valéry, qui a largement eu le temps, nous avons toujours les Pensées de Pascal, avec en plus, assez loin (il faut être motivé pour les regrouper) quelques considérations amères de Valéry. Le message de l’un + le massage de l’autre. Or tout message est mensonge de passage en tant qu’il ne passe et ne masse qu’au prix de masquer tout ce que – sage? je ne crois pas – il ne dit pas : cette fatalité que le peu qu’on dit suffise à obscurcir, en en distrayant le lecteur, l’infinité de ce qu’on tait (commandée par l’étroitesse de nos orifices), serait la clé d’une éthique des lettres, si le local pouvait, poétiquement parlant, s’accommoder de l’immanence du global. Chaque énoncé serait, du coup – du simple fait d’être produit dans un certain style –, à la lecture remis à sa place dans l’univers, non infini, des pages de littérature. Le lecteur averti entendrait, en basse profonde, bruire sous la phrase l’énorme et discret bruit de fond des choses écrites ou latentes. Humour? Ironie? Les mots sont faibles. Il s’agit d’établir qu’en tout et pour tout Élohim est notre premier lecteur, quelquefois le dernier.

La critique que Valéry adresse à la littérature est très remarquable. J’entends que, dans son insuffisance même, elle montre une boiterie que pouvait seule adopter une intelligence singulière et paradoxale ; et que la correction, doublement remarquable, de cette boiterie, est profondément instructive. Ducasse excepté, qu’il ignore, nul avant Valéry n’avait conçu en littérature un progrès de la connaissance qui prenne appui assez systématiquement sur le relevé des *erreurs des prédécesseurs. On préférait afficher un rejet unilatéral, style romantique 1830, des « vieilles lunes » au nom de la vitalité d’un jour. On confondait joyeusement la négation du progrès dans l’art avec la négation du progrès de la connaissance dans les arts. Honorons Valéry d’avoir introduit dans ce registre un peu de la méthode scientifique.

La teneur de la critique valéryenne est assez connue pour qu’il suffise de la rappeler d’un trait. C’est;

  • · un rejet de l’arbitraire (ces «circonstances», ces «incidents» qu’un auteur invente, et qui semblent tout aussi gratuits que ceux de la vie),
  • · une critique des «charmes» insidieux (ces tours qu’un auteur utilise en cachant son jeu).

À quoi Valéry oppose le programme d’une littérature, d’une philosophie qui avoueraient leurs conventions, exhiberaient leurs procédures, dégageraient leur axiomatique…

Cela part, comme l’a bien marqué Cioran dans Valéry face aux idoles, d’un Poe pris très au sérieux, celui de la Genèse d’un poème. Si Valéry a senti ou non la part de mystification incluse dans ce texte, n’importe. Importe en revanche qu’il n’ait pas écrit que cette « philosophie de la composition » implique un idéalisme parfaitement gratuit. Tentation certes pour Poe (Eurêka en témoigne), mais pas plus : en vertu de quoi il bâtit « par compensation » sa construction fictive du Corbeau. Faute de réduire un poème à sa méthode de construction, il est possible, et flatteur, de construire mille algorithmes d’une telle méthode, et d’en exhiber un pour « le vrai ».

Le rêve de Valéry est contemporain de celui de Hilbert : d’un mot, pré-gödelien. Tout se passe encore pour lui comme si la théorie mathématique se ramenait à ses axiomes.

Il y a d’abord un erreur technique (que Hilbert n’aurait certes pas commise) : c’est de confondre, par un parti-pris, la création mathématique avec ce qui en paraît dans les Livres, prétendument « définitifs », d’une mathématique mise aux arrêts de rigueur. Sauf pour des morceaux de théorie assez routiniers, il n’est pas vrai que le mathématicien inventif procède, comme son homologue pédagogue (mauvais pédagogue – mais ceci est une autre histoire…) en partant des axiomes pour aller méthodiquement vers les conséquences. Le mathématicien qui explore un nouveau domaine suit des voies où l’arbitraire ne joue pas moins que dans « l’improvisation » d’un poème. Et il faut quelque candeur ou quelque cynisme pour présenter l’axiomatique, méthode d’embaumement des théories, comme modèle de composition.

Il y a d’autre part une erreur essentielle, celle que Gödel a mise en évidence. C’est l’erreur narcissique de croire qu’une théorie, un développement symbolique régulier, puisse se clore sur une image finie de soi. L’axiomatique d’une théorie T est inachevable en tant que s’y peuvent émettre des « athéorèmes » parfaitement réguliers (pourvus de sens dans T) et néanmoins indémontrables (moyennant les axiomes de T), ce qui laisse au théoricien licence d’ajouter à ceux-ci l’athéorème ou l’une de ses négations. Parler dans ces conditions de l’axiomatique de T est doublement impertinent :

  • parce qu’il n’y a d’axiomatique que d’un certain état de T ;
  • parce que, même pour un état donné de T, un grand nombre d’axiomatisations distinctes peuvent être mises en concurrence.

Tout cela, bien sûr, dans l’hypothèse ultra-formaliste où une démonstration d’indécidabilité portant sur un objet intéressant aurait été produite – ce qui, même en mathématique, est rarissime. C’est dire si, concernant la littérature, pareilles considérations sont éthérées.

Distinct du Valéry para-hilbertien, il y a, plus profondément, un Valéry constructiviste. On peut prélever dans ses Cahiers quantité de réflexions qu’on pourra, au choix, styliser en mode affirmatif ducassien pour en alimenter un fascicule V des Poésies, ou récrire en mode interrogatif wittgensteinien pour en faire un volume dans le style des Fiches. Il regrouperait tout ce qui porte sur les déficits de la pensée interprétés comme suites d’une mauvaise gestion des pouvoirs du langage.

Voilà pour la liaison faible que Valéry trace entre poésie et vérité. Passons à la liaison nulle que Valéry laisse entendre entre littérature et morale. En 1942 il écrit de Mallarmé que ce fut le premier qui ait vu clair dans le système de la littérature, qui en ait dominé par instants les ressorts, mais tout cela mêlé de postulats inutiles, de résidus, de soucis d’origine ambiante, etc. La notion de transformation verbale, à l’état pur, était venue en lui, mais confondue à une «mystique» mi-sincère mi-politique, inutile sinon inévitable (vu les dates).

Il montre là qu’il ignore effectivement tout d’Isidore Ducasse, de qui – aux restrictions près qui ne concernent pas Ducasse (ce qui soit dit en passant montre que les dates ne font rien à l’affaire), et à l’après du côté palmarès-de-clairvoyance, qui prête à sourire – Valéry aurait pu, et dû, écrire cela, et bien davantage encore. L’ennui est que Mallarmé a rencontré en Valéry un développeur à l’heure où Isidore Ducasse n’a rencontré, en les surréalistes que des thuriféraires, en Bachelard et d’autres que des analystes soucieux de garder leurs distances envers un objet qu’ils n’assumaient pas, et de très loin, dans l’ensemble de ses ramifications intellectuelles et sociales.

On peut lire la clé de l’incompréhension valéryenne dans sa critique de Bouvard et Pécuchet :

Il fallait, non un couple d’imbéciles mais faire voir la bêtise des plus grands (la bêtise de Pascal, celle de Kant sur leur propre théâtre » (CII, p. 1165).

D’abord (Paul Bourget l’avait écrit et Raymond Queneau l’a fortement souligné[1]) Bouvard et Pécuchet ne sont pas des imbéciles, mais des intelligences moyennes, animées d’une vraie curiosité, d’un souci de recherche effectif, ce qui, dans leur milieu petit-bourgeois, suffit à faire d’eux des héros intellectuels. Ensuite, ce ne sont pas tant les erreurs, les insuffisances de ces deux personnages qui doivent inquiéter le lecteur, que celles des auteurs, petits et grands, que ces deux bonshommes sans relief découvrent. Erreurs de toute sorte, dont la première est de ne pas proposer à des autodidactes comme eux un matériel pédagogiquement sûr. Cela dégage un fait fondamental, que Boris Vian appelle le « théorème du plombier » : pas besoin d’être grand plombier pour découvrir si notre plomberie bat de l’aile, et où ça fuit. Pas besoin non plus d’être grand clerc pour déceler ce qui, chez Pascal et d’autres, rend caducs pas mal de leurs énoncés. Il suffit de se faire lecteur à plein temps, de lire attentivement ce qu’en hâte ils ont mis sur le papier. Or, cette remarque, dont les excellentes revues de bricolage dont nous disposons aujourd’hui montrent qu’à ce niveau la leçon a été tirée, comporte en littérature une leçon analogue, savoir que, sans appartenir au cercle des docteurs, il est possible de voir ce que Valéry appelle «la bêtise des plus grands», de reprendre leurs énoncés fautifs, de réparer leurs erreurs relatives, qui parfois tiennent à une simple virgule, bref de faire de meilleure littérature à partir d’une littérature douteuse, émaillée d’énoncés fautifs. Pourquoi les auteurs seraient-ils tenus à une perfection immédiate? Qu’est-ce que cette manie de reproduire ad perpetueam sur papier bible, comme issus de Dieu, des sottises qui n’ont eu que l’avantage de venir sous des plumes consacrées? Cela témoigne seulement que, quand la notion d’écriture sainte abandonne les bibles et les corans, elle s’envole vers des sites plus hospitaliers, qui l’accueillent avec faveur. Dans culture il y a culte et le rhumatisme au genou de l’érudit le marque. Il y a lieu de concevoir une science de la littérature (de la poésie écrit Ducasse, mais c’est une manière de désigner toute littérature à l’exception bien entendu des *romans, matière molle, incorrigible, turpitudes dégoulinantes comme gâteaux oubliés à l’étal au grand soleil). Cette science décrira des algorithmes de dérivation et d’intégration des résultats, sans excepter la littérature des références à la morale et à la vérité que le goût assigne.

Il a manqué, lacune à la fois critique et morale, erreur d’*appréciation et erreur de *jugement, à Valéry d’imaginer qu’une littérature puisse être effectivement faite *par tous. Valéry n’imagine rien de mieux, Maréchal me voici, qu’une excellente élite au pouvoir, des gens lucides, qui voient loin, des académiciens comme vous et moi, Philippe P., ô esprit chevalier! Ou tel le grand saint Étienne alias Stéphane. Pourquoi pensez-vous que Valéry se soit fait anti-dreyfusard, et pourquoi fut-ce là l’une de ses rares dissonances avec Mallarmé? Parce que Valéry était plus raisonneur, plus cohérent. Mallarmé n’entrevoyait pas d’implication nécessaire entre son élitisme verbal et un élitisme politique (Verlaine allait plus loin : jusqu’à l’éthylisme pratique). L’élite d’une nation, dans l’idée de Valéry, c’est aussi son armée, gage de sa solidité morale : cela passe avant tout, nommément avant la « justice », qui n’est pas plus injuste en écartant Dreyfus qu’un taxi en écrasant un piéton. Exemple canonique d’un lien entre éthique et poétique : savoir, d’une part, l’erreur littéraire qui porte à encenser exagérément Mallarmé, Rimbaud (discerner à peine Ducasse, simple phosphène latéral); confiner l’exercice de la littérature à des dieux au petit pied en chassant, avec dédain, l’idée que puissent y coopérer ceux que sans charité l’on intitule imbéciles – et, d’autre part, l’erreur politico-éthique qui néglige Dreyfus, assume Pétain


 

[1]   « Il est finalement difficile, observe Queneau, d’attribuer à des « imbéciles » une remarque de Bouvard comme celle-ci : La science est faite suivant les données par un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu’on ne peut découvrir. » (Préface de 1959 à Bouvard et Pécuchet).

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