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Modernité est un terme faible inventé pour moduler la débilité du deux. Un *Bouddha revendiquant la modernité de son message ferait rire. Idem *Confucius. Idem *Socrate, idem *Jésus-Christ. Idem Isidore Ducasse. *Baudelaire écrit modernité, Rimbaud moderne (l’être absolument!). Ducasse n’écrit moderne qu’en plastiquant *La Bruyère. – Aujourd’hui n’importe quel politicien met Changer la vie à son programme : cela n’étonne personne. Je n’ai pas encore entendu un homme politique annoncer (avec le flegme voulu) : la *poésie doit être faite *par tous. Pareil slogan a pu se lire sur un mur – il n’entre pas dans le style du pouvoir : il faudrait desceller les briques.

*Modernité implique qu’on a déjà commencé de réifier la segmentation incluse au programme de l’érotisme tachiste. Chez Baudelaire, la tendance à segmenter les choses, non pas pour les relativer en de nouvelles configurations plus insolites, plus vibratiles et plus souveraines, mais pour les disposer en objets d’adoration ou d’abhorration, chacun sur son socle en sa beauté ou son horreur solitaire, annonce, à travers le fétichisme de l’objet partiel, l’espace éclaté de Mallarmé, la dispersion naturaliste, Chirico, la plupart des maux du siècle 20, le spectacle. Ce segmentationnisme est souffrant. Il rêve d’un remède, d’un retour à l’unité (théorie des correspondances, swedenborgisme, fouriérisme).

AH

On affirme, on refuse en bloc. On feint d’ignorer que l’erreur centrale, l’injure au Tao, est dans la croyance en la possibilité d’isoler, de nommer des individus intégralement bons ou mauvais; qu’il est au « oui ou non » une alternative honorant l’existence avant d’imposer sa réduction sous le régime de l’opinion d’un seul : une façon de trousser le discours qui outrepasse la platitude de l’universelle diatribe, où le pauvre Baudelaire donne à pieds joints tant par son fétiche à flèches Villemain que par sa collection d’histoires belges. La réduction au deux – disposition pardonnable d’un ado – habitue à ignorer les mérites de l’adversaire, sa force, ses talents, les racines de son succès. Qui songe à vanter les qualités éminentes d’Adolf Hitler? Sont-elles trop évidentes? Que n’eût-il pas accompli si sa moralité, ses idées générales eussent été à la hauteur de son empire ! Si dans un génie le mauvais l’emporte, faut-il crier au mal, nier le génie? On préfère dire : ce médiocre ; se demander : comment un peuple a-t-il donné dans des pièges aussi gros ? S’il a pu déterminer de telles souffrances, c’est par ce qui l’alliait à la grandeur. Le nier fait qu’on reste anti-hitlérien ; cela en condamne d’autres à demeurer ou devenir hitlériens. – La segmentation, qui est la passion de réduire au binôme, entretient, au sein du même être, sa contrepartie : la passion des nuages, des fumées d’opium ou d’alcool, du tabac, du smog urbain, des nimbus. La vie réglée de l’employé trahit son rêve informe. Passant à la pratique, nous avons Landru, sa manie érotique, sa scie et sa cuisinière antique. Amplifions, voici Adolf et ses œuvres, Radovan Karadzic et Ratko Mladic à leur boutique.

Au XXe siècle l’analyse a triomphé. Le sens du sens s’est perdu. Pas complètement : je dis qu’il s’est éclipsé pour se faire mieux désirer. Au xénophobisme, ruse du dualisme, répond la promesse de l’avènement de l’un, qui est la force de la multiplicité conquise.

Pour finir la carrière de la segmentation, il faut faire honneur à son sens. Elle a permis la construction des espaces normés, le repérage analytique, la définition des variables par le jeu des coordonnées. Ce mode de vision a rencontré sa limite, non seulement en morale, mais en physique.

Qu’on cesse de s’approprier la conscience. De la conscience nous sommes agents, suppôts, vecteurs, cellules, modes, moyens. Nul n’est la conscience. Elle tend à un mode supérieur. Elle l’atteindra. Ce ne sera pas ce haïssable surhomme proféré au bas d’une moustache excessive – bien plutôt ce qu’Aurobindo nomma le supramental, lequel, au plan modeste où sévit le poème, peut se soutenir de l’abhumanisme audibertien.

Le faible de la poésie, c’est qu’il s’agit d’une impulsion juvénile, et qu’assez ordinairement un jeune n’a rien à dire au-delà de la masse de son potentiel éberlué. Ce rien à dire, l’inexpérimenté s’applique à l’exprimer avec art, sensibilité, conviction : d’où, en poésie moderne, ces myriades de petits vers, rimés ou non, où l’ennui, la fantaisie, la femme, l’arbitraire, les nuées, les fleurs, les rochers, la tempête, la femme, le goût de soi, les louanges, les sentiments, l’homme, le temps qu’il fait, l’appel au meurtre, les pleurs sur la famine, les craintes, le fatras, la femme viennent tourner manège au bénéfice du doute et de la difficulté d’appliquer au monde une énergie en suspens. Au lieu de cultiver sa pensée en l’exerçant au contact des corps solides, des algorithmes congrus, le poète tend à fulminer dans le symbolique, l’ésotérique, l’aphrodisiaque, le nébuleux. On doit à la bipartition des études la séparation des deux cultures – littéraire et scientifique – souvent appelée « schizophrénie ». On a ainsi, à gauche, mille choses d’une écriture captivante, mais ne disant rien ou fort peu ; à droite, mille livres bourrés de science, mais fort mal écrits ou nullement. Admettons que le savant n’ait pas le temps de devenir poète ni le poète celui de se faire savant : est-ce que ça les empêche de se fréquenter, de coopérer ? Un livre est-il nécessairement une prouesse parthénogénétique ? Un tyran remédierait à cette bizarrerie en décrétant que tout poète de talent épousera une femme de science, tout scientifique une artiste du verbe, et que l’édition privilégiera les produits de ces accouplements raisonnés. En démocratie libérale, il faut attendre que l’abcès percé ait vidé tout son jus. Les Anciens, qui croyaient peu à la tyrannie et à la démocratie, croyaient un peu au messie. Cette croyance a pu naître de la remarque que certains individus manifestent dans leur siècle une dissonance aussi abrupte que la chute d’une météorite dans un jardin, roche capable, si on l’étudie savamment, d’enrichir beaucoup notre connaissance des êtres. Il est alors esthétiquement tentant de poser cet objet, délesté de son message, sur le promontoire de la science et de l’ériger en poteau indicateur des cieux. Ce sort n’est qu’un entre plusieurs. Les aventures possibles d’un messie incluent toutes sortes de méprises. La plus ordinaire est d’être méconnu vivant, célébré mort. Quand il n’a même pas cet honneur, on ne parle pas de messie, bien entendu : en fouillant bien les bibliothèques, on pourrait en trouver bon nombre qui en eussent été dignes ; mais, passé quelques temps, il y a péremption, même pour la messianité. Quand un messie serait le bienvenu, c’est justement alors qu’il n’arrive pas. Alors on en reconnaît un autre, qui se fâche, dit vouloir qu’on le laisse tranquille, affirme haut et répète qu’il n’est pas le messie, mais prête assez à confusion par le style de ses œuvres pour que, mort, on l’empaille et l’érige en poteau signalétique. Signalétique de quoi? Voilà bien la question. Marx, Freud n’indiquent pas les cieux. Ils n’ont pas droit au titre de faux prophètes, mais tout au plus à celui de professeurs fâcheux. La folie douce, mais dangereuse, qui leur fit couronner du pot de chambre d’Aghone l’un l’économie, l’autre le sexe – ces deux notoires exclus de la représentation picturale classique, dont la forme se discerne à peine sous la culotte élimée de Bonaparte, plus du tout sous le correct *pantalon de chacun des deux penseurs germaniques – et la promotion, par leurs soins respectifs, du Capital et du Phallus à la source du sens humain, montre une religiosité en acte qui ne revêt sa part d’utilité que si des philosophes commencent à leur juxtaposer des corrections proportionnées à leur dimension d’erreur. Revenir d’une grande erreur est toujours un grand travail, mais la correction est plus instructive que si l’erreur n’avait pas été commise : hypothèse d’ailleurs idéale, car quand advint-il qu’une pensée processive se soit articulée autrement qu’en prenant appui, pour la défaire, sur une erreur antérieure? Il faut distinguer l’erreur radicale, qui permet le développement de doctrines où l’erreur est en quelque sorte infuse, diffuse, répartie, non localisable, et l’erreur précise, voire circonstancielle, qui se manifeste dans des énoncés propres à faire l’objet d’un traitement direct. Une erreur diffuse entraîne, en général, un style sans relief, sans saillances assez précises et obsédantes pour servir de points d’ancrage à l’escalade de la correction ponctuelle. Les moralistes fautifs fournissent, avec leurs maximes précises, les verges pour les battre, ce qui amoindrit le mérite d’y parvenir. Les penseurs doctrinaires ne font que suggérer dans leurs développements, qui n’appellent pas précisément révision, l’omniprésence d’une erreur fatale, d’un fantôme qui inquiète à chaque page, parce qu’il soustrait son corps à la localité. Pour corriger Pascal, d’Artagnan suffit. Mais pour (dés)intégrer les édifices marxien, freudien, il faut un exorciste qui accepte de descendre dans les catacombes du massif monument, saisisse le diable par le verbe et lui démontre que, tout faraud qu’il soit, il n’est pas le maître vanté. Car, illusionniste-illusionné, le moderne pose au grave, croit indispensable de détrôner un père (pour Baudelaire, Hugo ; pour Marx, Hegel ; pour Freud le philosophe et l’hypnotiseur) avant d’occuper sa propre place au soleil du Nom. Manque à Baudelaire le sens de la socialité (encore qu’il vante Fourier) ; à Marx celui de la transcendance, d’où : le pouvoir au lieu de la puissance, l’économisme au lieu de la dévoration, l’échange monétaire au lieu de l’échange des savoirs ; à Freud celui de la transcendance et du transversal gourmand, occasionnant en réaction le mixage latéro-longinal à allure de boudin noir peu digeste dit libido. Manque à chacun le sens d’une propension structurellement inévitable : au lieu vacant duquel chacun dispose un joker pharamineux. Ils se trompent ! Mais, par le scandale qu’ils causent et l’espèce de réaction qu’induit chez les cœurs non solitaires leur erreur fatale, s’instaure la possibilité d’une *correction.

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