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Trait répétitif, le tic est souvent, chez les littérateurs humains, l’indice stylistique d’une fixation sentimentale à quelque hochet dont l’auteur puéril, écureuil encagé, ne parvient plus à se séparer. Marque de la particularité, les tics s’opposent aux lois, marque de la généralité. Aux Tics, tics et tics ! de (II : 88), succède l’application (II : 101) :

L’existence des tics étant constatée, que l’on ne s’étonne pas de voir les mêmes mots revenir plus souvent qu’à leur tour : dans Lamartine, les pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de sa mère ; dans Hugo, l’ombre et le détraqué, font partie de la reliure.

Lamartine élu contre-exemple sous le chef du tic, ce n’est pas une première : évoquant dans Port-Royal (livre III, Pl. II p. 258) les redites affectionnées des artistes banals, Sainte-Beuve précise : « Ce ne sont pas seulement les peintres communs qui font de la sorte ; il y en a de très distingués, mais qui ont un coin de manie. Lamartine profile des Jocelyns partout. » Quelques centaines de pages plus haut (livre II, Pl. I p. 563), Sainte-Beuve observait à propos du style de Guez de Balzac : « Cette manière d’écrire, ainsi réduite à un trait et comme à un tic, pourrait presque s’apprendre à un automate perfectionné : on ferait une machine à rhétorique, comme Pascal a fait une machine arithmétique. » L’automate CALLIOPE, construit par Albert Ducrocq en 1952 et salué par Boris Vian dans son article Un robot-poète ne nous fait pas peur – « Qu’est-ce que ça a d’extraordinaire? Au siècle dernier, il y avait déjà Victor Hugo. Alors? » – devait matérialiser l’anticipation beuvienne d’une « machine à rhétorique ». Vian rapporte que, sommés de préférer un poème de Calliope ou un d’Éluard (les noms des auteurs étant cachés), plusieurs lecteurs choisirent le poème de Calliope : comme quoi la cybernétique a du bon, et les poètes ont parfois tort de se fatiguer. D’une façon inattendue, cette circonstance montre que la sentimentalité a chez l’homme le même effet qu’une programmation débutante chez la machine. Les Poésies sont donc fondées à dénoncer d’un même mouvement les auteurs sentimentaux et les automates fantastiques où s’exaltent leurs tics. CALLIOPE, invention d’un professeur de billard supérieur, eût, je gage, plu à Isidore Ducasse : enfermée dans une machine, la sentimentalité est à sa place, comme le marquis de Sade à la Bastille. C’est, tiquogène, quand elle vient à polluer nos gestes, ceux de la poésie, ceux de l’éthique, et par suite altère le vrai, le beau, le bien, qu’il faut la tenir maladive.

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