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Une ruse fameuse de Dieu consiste, suivant un dicton gnostique ou bosniaque, à faire croire aux naïfs qu’il n’existe pas. Opinion si rustique, qu’en contraste il est beau – poétiquement parlant, s’entend – de camper un individu tellement pénétré de la réalité divine que la plupart de ses occupations se résument à des démêlés, directs ou indirects, avec Elle. Après l’auteur du Livre de Job, Milton l’avait bien compris, qui fit de Satan une figure épique, encore qu’un peu mièvre. Maldoror est de ce genre, mais son statut flottant lui permet toutes les métamorphoses, toutes les ironies et tout le sérieux possible, ce qui élargit grandement le spectre des moyens littéraires mobilisables dans sa bouche fictive. En particulier, quelques uns ont lu Les Chants de Maldoror comme une anti-théodicée, une sorte de superlatif rapport Khrouchtchev, profération d’un accusateur régnant à la hauteur du conte, et dont les paroles déboulent, comme des pierres, sur la surface de l’abstraction surprise. L’indifférence de Dieu à ces sarcasmes hâtifs (pour peu que nous sortions de la fiction) n’est pas proprement dû, comme le suggère le texte, à l’épaisseur d’un pachyderme où le Tout-Puissant se serait inséré; c’est, gnostiquement, le résultat du très simple jeu de fortda qui a lieu entre le Grand Être et l’existant, le premier se retirant devant le second comme – suivant Hölderlin – « l’océan crée les continents », retirement qui fait que, croyant parler à Dieu, l’imprécateur ne parle que dans le vide laissé par sa relative absence. Le ridicule de cette situation est la clé du comique métaphysique, qu’accuse (II : 35) en dénonçant les marchands d’épigrammes contre la divinité. On dit encore que la prière par excellence est à Dieu l’injonction Sois! en vertu de quoi la hauteur des blasphèmes est le puéril moyen que la poésie essaye pour éveiller le Grand Tout. C’est ainsi qu’un esprit habile, et qui ne se vante pas, emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient d’abord y porter un invincible obstacle.

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