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Ainsi certains lecteurs qualifient-ils, avec rancune, les textes auxquels leur ingéniosité n’est pas parvenue à associer un sens général. Cet échec relatif est d’autant plus vivement ressenti si, dans le texte lui-même, brillent des assertions telle : « Il n’y a rien d’incompréhensible » (II : 33) affectant au tout l’allure d’un défi non complètement – qu’est-ce? Quels sont ces reniflements de la résistance? – relevé. Qui, pourtant, peut nier que si, dans le couple auteur-lecteur, le travail de l’écriture appartient clairement à l’auteur, celui de l’intellection revient entièrement au lecteur? Si celui-ci rencontre des difficultés, à lui d’inventer, au besoin, le cadre logique où elles se résolvent d’elles-mêmes! On ne fait pas avancer la question en s’affirmant capable, comme une exagératrice dont le nom m’a fui, de mettre l’auteur en contradiction avec lui-même à toute page. C’est là, au contraire, tenter de le faire passer pour bien plus inintelligible qu’aucun auteur humain ne saurait l’être. Comme exemple d’un texte vraiment inintelligible, je signale la suite des décimales de p, dont, connus depuis 1997, les cinquante premiers milliards (capables d’occuper quelque quinze mille tomes de la Pléiade) n’ont jusqu’ici rien révélé de décisif : raison supplémentaire, pense le mathématicien, pour s’attacher à la catégorisation et à la caractérisation de ce vaste cryptogramme. Comprendre un texte, c’est, pour le théoricien, le ramener, sans perte d’information, à un texte sensiblement plus court. Inversement, pour le praticien, c’est le munir, au moins virtuellement, de tous les développements dont il est susceptible. Ce qui a valu à Isidore Ducasse un certain renom d’auteur inintelligible, c’est surtout le contraste qui règne, dans Poésies II, entre l’extrême clarté de presque chacune de ses sentences et le peu de continuité manifestée par leur suite. On envisage déjà mieux le problème si, plutôt qu’une suite, on voit là une mosaïque, ou un puzzle dont chaque lecteur peut à sa guise réarranger les morceaux. Mais une autre image s’impose vite à celui qui les inspecte : celle du génome, affirmé comme tel, d’une science nouvelle, celle de la poésie. Dans ce dessein, loin de sous-estimer la passion connue du lecteur pour les énigmes, l’auteur vante les mystères poétiques, trop peu nombreux au propre avis qu’il prête au lecteur, que le poète se charge de lui révéler. De même que l’étudiant en mathématique s’instruit à la faveur des problèmes qu’il résout, le lecteur de la poésie s’instruit à proportion de sa pensée enchaînée : en éprouvant la solidité des maillons d’un ensemble d’éléments dont il ne peut faire moins que postuler la non-contradiction intime – coextensive à la contradiction de l’esprit avec le néant –, il se démontre à lui-même sa propre capacité à vaincre l’opacité des textes, à déceler un sens clair là même où, d’abord, ne luisait que le livide constat de la compréhension absente. Ainsi s’engendre, pas à pas, au mirage esquivé de sa propre défaite, le triomphe de la philosophie incompréhensibiliste, sœur de la poésie intellectuelle, garante de la tenabilité du pari de l’ultime lisibilité des textes crus inintelligibles.

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