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Parmi ceux qu’agace la lecture de Lautréamont, il en est qui surtout condamnent sa façon de couper les cheveux en quatre, puis en huit, en seize, voire quelquefois (mais, plus rarement) en 32. D’aucuns pensent que l’auteur se moque, et qu’un lecteur veut plus de respect. D’autres le tiennent pour fou, et préconisent qu’on l’enferme ; mais il est déjà défunt, leur objecte-t-on ; dommage, rétorquent-ils, cela vaudrait qu’on le ranimât ; car ils ne sont seulement sots, mais méchants. Enfin les moins inaptes, devant ces longues divagations où, même grammaticalement, l’on ne sait toujours dire où l’on va, rient à forts éclats, et ne demandent rien de mieux au Ciel, bien contents de trouver à si bon prix les dix-sept minutes d’hilarité quotidienne sans quoi un homme déchoit en humanité, voire retombe au-dessous du singe papion, bon rieur sachant du moins la parole humaine ha ha. Je veux montrer que toutes ces gens demeurent au mitan de la carrière & que notre Comte, loin de divaguer en vain (par feinte ou par hasard), a conçu dans sa montévidéenne tête un bel & fort dessein pédagogique, duquel on fait grand tort à sa mémoire en l’omettant des interprétations qu’on donne de son livre ; cela montre que, peut-être, il a manqué son dessein, en supposant à la fois trop de capacité à son lecteur & trop de naïveté aussi, car il en faut, & de la bonne & belle, pour accepter de prendre un texte au sérieux quand les gens de la Sorbonne & autres docteurs enrobés nous chantent que c’est un insensé, au mieux un poète de belle eau mais trop impure pour que des jeunes gens en puissent philosophiquement rien tirer. L’exemple que je veux prendre (& vous proposer) est à la strophe troisième du chant IV, quand, détournant son attention du fouettage que deux mégères déboutonnées infligent à un pendu goudronné, l’auteur, s’attablant avec le lecteur (un jour ce fut moy) après avoir commandé de l’eau minérale, fournit un bel exemple de ces tergiversations qui en outrent ou stupéfient plusieurs. Quand on a encaissé cette éloquence dans le creux de la pinéale & admiré le culot de l’auteur qui, non content de boire son eau d’une goulée, s’est en prime envoyé la nôtre, puis a fui en nous laissant l’addition, sous prétexte de retourner illico à ses deux garces, laquelle eau sa faconde enchevêtrée nous avait distrait d’avaler, fasciné qu’étions par les mouvements de sa bouche & les gestes de sa langue, sans en omettre l’agitation sonore qui s’ensuivait, pour la stupéfaction conjointe de tous les avaleurs de cidre, qui, écarquillés, l’oyaient des tables voisines (souvent ces gens du midy parlent si fort qu’on se retourne sur eux jusqu’à vingt pas). Or, considérant sans rancune (deux Vittel, on n’en meurt point, convins-je en faisant appel à ma philosophie & puis je devais accorder que le causeur & gentil buveur les avait mérités ; mais, son geste était cavalier), tour à tour, les phrases écrites correspondantes, pour les rétablir en bon français de France (on pense d’abord qu’il est inconcevable qu’un séjour précoce en Amérique méridionale suffise à produire un langage si disjoncté ou déjanté), & rajoutant (ou raboutant) au besoin celles qu’il avait omises (ou disjointes), omission qui n’a pas peu contribué à l’apparent embrouillamini de son discours, que trouvé-je ? À ma surprise (mesurée mais assez grande pour être notée), un petit raisonnement que je ne regretterois point d’avoir inventé, si par aventure il figuroit parmi mes Œuvres, rééditées en 1996, complètes, chez Vrin en un joli coffret de 11 volumes compacts, soit au total 8560 pp. sur papier couché 70 gr. vendus pour la modique somme de 920 FF (c’était pour mon anniversaire : 400 ans, toutes mes dents ; voyez mon crâne au Musée de l’Homme) lesquelles je n’ai cependant pris sur moi de relire afin de l’y chercher, au cas qu’il s’y pût retrouver sous quelque forme variante. C’est le suivant (tolérez que je le transcrive à mon usage) :

À moins que je ne m’en taise – mais même alors vous le devineriez – le résultat de l’action de ces femmes vous sera connu : car il est constant. Nul doute là-dessus, soit qu’on se pose en observateur, soit qu’on veuille poser au moraliste (mais comment séparer ces deux points de vue? peut-être sont-ils indémêlables). Pour qu’un doute ici pût s’insinuer, il faudrait qu’un dieu nous le pût dicter ; mais le doute n’est pas divin : c’est en l’homme seul qu’il naît et prospère. – Ce n’est là que mon opinion, dites-vous? J’y consens. Mais cette opinion mienne, sans la prétendre imposer, je la puis et veux dire. Je la pourrais taire, et cela nous dispenserait de disputer. Mais, s’abstenir de dispute n’est jamais si aisé. – Est-ce disputer ou discuter que nous faisons? demanderez-vous peut-être encore. – Disputer n’est à mon sens que discuter en y mettant de l’humeur, qui ne fait que nuire à l’affaire. Discuter est le mot grammatical, et au vu de sa neutralité je le préfère.

En trois phrases, ce que je voulais dire est ceci :

  1. Si l’on s’en tient aux faits, ils sont vite assurés.
  2. Mais sitôt qu’on se mêle d’en juger, la raison ouvre une tout autre carrière.
  3. Or, loin que séparer l’un et l’autre soit aisé, comme on le croit si l’on omet d’y veiller, l’analyse amène à détecter que constater et juger admettent un chevauchement, où s’enracine notre humeur vague et colère.

Juger

Revenons au sujet.

J’y ai mis un peu de mon style & c’est à dessein. Car j’ai souvent remarqué qu’il suffit de disposer par raisons, suivant les strictes divisions d’une géométrie arpentable, les arguments que j’étais tenté de rejeter parce qu’ils n’étaient de mon style, pour arriver ainsi à me les rendre propres & j’ai de la sorte plusieurs fois évité de médire à mauvais escient de raisonneurs qui n’avaient, pour tort principal, que d’être d’un autre corps & causer à mon gré un langage impossible. – Or je veux encore ajouter deux choses. La première touche au sens & aux conséquences résultatives du précédent raisonnement. Et la seconde touche à la raison pourquoi mon homme l’a mis sous forme alambiquée, non pas en s’efforçant d’être clair & distinct, comme j’aime assez qu’on le soit, & comme j’ai moi-même si bien affecté le pli de l’être sans démordre, que, le voudrais-je, je ne saurais désormais, à mon âge avancé, plus m’en dispenser ; mais, tout au contraire, en bouleversant l’ordre des phrases & les interrompant si bien que, moi-même, qui ne suis le dernier né de la confrérie des penseurs liés & ligateurs, j’en oubliai, l’écoutant, de boire mon eau de Vittel ; mais ne revenons pas sur ce point liquidé. – Quant au premier point, ce n’est pas à vous que j’apprendrai qu’il est d’importance première au gré des modernes Linguistes : c’est la dualité qui, depuis l’Anglois Austin – environ 1960 – s’entonne du constatif au performatif, laquelle je n’avais moi-même, en mon jeune âge, peut-être assez clairement & distinctement conçue pour que tous, m’ayant lu, se la puissent approprier – ce dont j’ai quelque regret, quand j’y pense. Aussi j’admire que ce jeune homme confus (certes à dessein) l’eût si nettement conçue alors (j’entends en 1868 ou 9, époque où nous nous abouchâmes & causâmes en face de deux V…, enfin passons) qu’elle se soit naturellement dégagée de son propos, sitôt que je me fus mis en tête d’y mettre du mien en vue d’y voir clair, si je pouvais. Et il est sûr que l’intersection qu’il suggère existe, & ne contribue pas peu au méandre humain : car comment démêler, dans un langage qui, à l’instar du nôtre (& de tous les autres), ne permet pas de marquer sur nos feuilles ou par la voix, d’une indication musicale ou tonale justement normalisée, la quotité respectivement performative & constative balançant nos énoncés ? Toute confusion sous ce rapport est ménagère de maux & ressurgit sans cesse, d’autant que l’absence de notation (notre mal le plus certain) reconduit à toute heure, tant de la part de celui qui parle que de la part de ses auditeurs, la pointe linguistique fatale du génome des maux. Où l’homophonie des mots & des maux éclate de vérité, en sa pertinence de virus innotable ou indicible (par le seul défaut d’un bon système de notation, dont crièrent Whorf, Sapir, Korzibsky & d’autres). Où finit l’observation, où commence la morale ? Où l’histoire, où l’idéologie ? Germe de disputes indéfinies, rixes, guerres, par mauvais entendement, mauvais câblage de la dualité des termes en lutte. En quoi nous voyons que cette discussion vient on ne peut mieux où elle se trouve, pour interrompre la considération d’un supplice. Et l’on ne saurait exagérer le génie de celui qui, sans se départir de rire (mais, d’un rire douloureux encore qu’éclatant) en ces circonstances si difficiles, l’a mise là, & non ailleurs, juste où il faut, pour qui sait lire. – Et vient ici le second point : pourquoi un propos si tordu, que d’abord l’on n’y comprend presque goutte (quand, toute analyse menée, & cela prend 30 minutes, tout devient si clair ?) C’est justement parce que l’auteur ne saurait prendre sur lui de penser à la place du lecteur. En lui proposant une sorte d’énigme, de rébus, ou de puzzle, bref un défi logique, tel qu’Œdipe, le Père Mersenne ou Pierre Berloquin en publient, il escompte attabler son lecteur devant sa feuille de calcul ou son PC, en vue qu’il extraie, lui-même, sans héler son papa (car si une once de paternité, barbe de Freud ou touffaison de Marx, s’en mêlait, tout serait à refondre), en vue qu’il extraie, dis-je, lui-même (& dès lors puisse s’en faire honneur, le verser à son crédit), le sel ardemment conceptif & d’une portée à la fois éthique & logique qu’on n’imagine guère, de ce qui, quittant l’ordre colérique des disputations, pourra de ce chef devenir, bien câblé, le départ d’une discussion souriante & sereine.

Ici l’homme noir, au visage blanc, à moustache tombante, mouche sous la lèvre et chevelu, se tut. Je m’en fus par les ruelles de Pampelune, où j’avais rencontré l’inattendu, soliloquant à voix haute au mépris de la protestation des *chiens. J’étais béat : j’avais obtenu, claire et distincte, l’explication des deux verres d’eau.

 

CET EXPOSÉ CARTÉSIEN EST PROMOTIONNÉ

PAR LA FIRME VITTEL

VITTEL

L’EAU QUI DÉCONCERTE

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