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J’appelle tenable un *discours que je serais prêt à soutenir mordicus, dans la plupart des circonstances plausibles, indépendamment de la qualité littéraire plus ou moins discutable que les gens de *goût lui associent. Certaines *erreurs préjudicielles, non éliminables suffisent à rendre un discours intenable. Ce qui vaut sur le plan informationnel vaut aussi sur le plan des modes, des interprétations. Bien qu’il soit plus difficile de juger ce qu’il y a de moralement tendancieux dans les différentes sortes de mises en scène appelées style, je n’exclus pas qu’un style de mauvais aloi suffise à vicier la tenue d’un discours. Pour autant, j’admets qu’ils se développent, car ils fournissent à la poésie matière à *correction. La vie des lettres, et singulièrement ce qui participe à la « vie intellectuelle », à la controverse qui sévit autour de certains écrits, forme les actes d’un procès où tout le monde a intérêt à ce que l’ensemble des pièces soit repéré, toutes les opinions exprimées, tous les points de vue représentés ; le mal serait que certains restent implicites. Ce procès comporte peu d’arrêts publics : car, au royaume des lettres, royaume sans roi, il n’y a pas d’autorité judiciaire habilitée à formuler la décision de la justice. Par la notion de tenue d’un discours (notez le soin égal que je mets à éviter le néologisme « tenabilité », l’archaïsme « vérité »), j’entends isoler la composante extra-littéraire mesurant son opportunité pratique, le bonheur, à un moment donné, voire en tous temps, de son implantabilité dans le référent. Je sépare la valeur proprement littéraire d’une œuvre de sa tenue. Bagatelles pour un massacre, les Cent vingt journées de Sodome sont sans doute des discours (moralement) intenables ; s’ils sont lisibles, et peut-être estimables, c’est en tant que produits littéraires. Mais, peut-être que l’hypothèse que je viens de formuler est fausse ? Nous verrons bien ! Il est sûr en tous cas que, sur ce point, l’unanimité n’est pas faite. La plupart des lecteurs n’opèrent pas la séparation que je propose. Ainsi, la plupart des lectures de Céline sont altérées par les préjugés du lecteur concernant ceux de l’auteur. L’auteur ne saurait négliger cette composante ; son impérialisme prétend naturellement l’intégrer à son jeu : « l’auteur espère que le lecteur sous-entend »… Pour qu’un texte vaille d’être produit, il n’est pas nécessaire qu’il propose un discours digne d’être tenu : non moins que les parfaits et les droits, les monstres et les tors ont droit d’exister. Rectitude, perfection, impliquent, en vertu d’une élémentaire loi contrastive, une constante référence aux monstres, dont, avec une miraculeuse agilité, se démarquent les très rares discours vraiment tenables. De cette sorte de monstres, l’extrême facilité du vagabondage verbal, élevée à la puissance informatique, garantit que la disparition prochaine n’est pas à craindre. Presque toute la littérature n’est-elle pas faite de discours intenables ? C’est dire l’importance des lettres, et même, soulignons-le sans orgueil, en révéler une propriété intrinsèque majeure. L’auteur feignît-il d’en assumer la responsabilité (comme Sartre signant Sartre les articles de Sartre), une production littéraire a pour intérêt premier et littérairement exclusif, non pas d’enseigner aux hommes la vérité, mais d’exister : de constituer pour les lecteurs un repère, un prétexte à réagir, à découvrir ou à préciser son option propre. Lisant en 1954 Les Communistes et la paix, le jeune Jacques Julliard eut cette révélation : « Voilà exactement ce que je ne pense pas ! ». Information précieuse. Une erreur importante et copieusement argumentée, comme Les Communistes et la paix de Sartre ou, mieux encore, sa Critique de la raison dialectique, est mille fois plus utile que dix mille vérités rhapsodiques à la portée du premier venu. Sans doute, la critique de cette Critique, si elle est à la mesure de son objet – et si elle tient – sera plus utile encore ; mais il s’agit d’une utilité dérivée, impossible au défaut de l’argument que lui procure la première. Je tiens les produits littéraires du premier degré pour des expériences qu’un littérateur jugea opportunes. Si elles sont fécondes, d’autres expériences en résulteront, qui donneront, à un degré supérieur, une idée plus étendue du secteur défriché. Toutes ensemble, elles permettront que soit tenu un discours de critique de haut niveau qui, les situant les unes par rapport aux autres, en extraira la leçon. Certes, on se réjouira qu’une production littéraire contienne, implicite ou explicite, sa propre critique ; on se réjouira davantage encore si celle-ci tient. Mais l’on ne saurait, sans contradiction, ériger cette cause de réjouissance en impératif universel. On tuerait la *littérature, si l’on prétendait l’astreindre à n’exister qu’en bijection avec la série des discours tenables. C’est le sens profond du mot de Gide séparant la littérature du registre des bons sentiments : en foi de quoi il a pu faire une critique purement littéraire des précitées Bagatelles, que les belles âmes vomissent de confiance sous prétexte que leur teneur est intenable (et même un peu puante), tandis que les moralistes sérieux se contentent de les brandir, au bout des pincettes de la suspicion, en conseillant de les lire à la lumière d’une philosophie stable. Ce qui se fabrique entre les guillemets de la littérature a pour loi la suspension des notions admises concernant l’admissible et le fautif ; sinon, il y aurait pétition de principe : puisqu’on supposerait la décision à laquelle il s’agit précisément de proposer un objet ! Dans cette optique, Simone Weil (l’Enracinement, § sur la liberté d’opinion) oppose deux types de publications, dont elle propose qu’un signe les distingue aux yeux de tous : les unes sincères et responsables, « destinées à influer sur ce qu’on nomme l’opinion » et tenues, comme telles, à la prudence et à la pondération imposées par la gravité du contexte ; les autres gratuites, pouvant éventuellement « étaler dans toute leur force tous les arguments en faveur des causes mauvaises ». Une telle disposition aurait l’avantage de lever l’hypothèque morale qui pèse sur Sade, Céline, etc. Mais, elle est utopique en tant que toute légifération appelle ce qui la contrarie – toute opposition les termes ambigus qui la rendent incertaine. Si, par une convention inter-éditoriale universelle, il était bien établi que l’on a, d’une part (étoile rouge), les écrits engagés, et d’autre part (étoile bleue) les jeux d’écriture déconnectés du référent, nous verrions la quasi-totalité des écrits intéressants se réfugier dans la collection pirate à étoile mauve, appelée à publier les textes, indécis ou pervers, qui, par jeu ou par toute autre raison, se plaisent à balancer entre ces deux appartenances. – Lorsqu’un auteur se présente, non pas en littérateur, mais en doctrinaire, il revient au lecteur de le remettre mentalement à sa place. Croire un auteur est le pire service à lui rendre. Cru, Marx est devenu une manière de fléau public. Lue comme littérature, critiquée comme telle, sa production aurait rendu les services qu’elle rend indiscutablement, sans prêter aux conséquences pseudo-religieuses qui la rendent antipathique. Marx lui-même s’est cru, sans nul doute. Qui lui en voudrait pour cela ? Comme Marilu folle de son corps, tous les auteurs ne sont-ils pas fous de leur œuvre ? N’est-elle pas leur folie mise en carte ? Une fois sur cent mille, le malheur veut que cette folie contamine un public étendu. Voilà le malheur éminent posthumément survenu à Karl Marx. N’importe, si se croire est toujours une erreur, et si cette erreur est au départ presque toujours inévitable, à l’arrivée, seul le mauvais lecteur la contresigne. Une fois sur cent mille, la lecture exécrable prolifère. Le tragique de la condition littéraire, c’est que la production d’un texte lourd de sens s’accompagne très souvent chez l’auteur de la sincérité du propos. Les plus sensibles, si leur texte s’avère d’un discours intenable, peuvent en venir à s’estimer moralement déchus – leur œuvre, de mode cural, devenant à leurs yeux symptôme. Comme presque tous les *essais littéraires sont sacrifiés, ce danger existe.

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