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Celui qui parcourt les livres, les revues, ne peut manquer de souffrir, s’il a le sens un peu aiguisé, de la mauvaise langue qui s’y répand. Les approximations, les mauvais coups, les *contresens pullulent. L’erreur est partout qui s’alanguit, qui coule, parce que les auteurs n’ont pas su, ou pu, ou voulu (choisissez) prendre sur eux, sur leur temps, de conduire leurs phrases à maturité, de peser chacun de leurs mots, chacun de leurs syntagmes, en vue de parvenir, enfin, à l’exactitude permise. L’exactitude de la phrase commande celle de la pensée, la provoque, puis revient vers la phrase même : c’est une boucle de rétroaction positive, qui mène à toujours plus de précision, jusqu’à la pointe acérée du scalpel qui détaille, et qu’il convient premièrement, c’est clair, d’amorcer. S’il existait en littérature des critiques, et non pas seulement des commentaires et des soliloques, chaque texte faux encourrait l’analyse qu’encourent ceux des sciences exactes, où un texte qui est reconnu en valoir la peine subit le tir serré d’une analyse sévère, est mis sur la table de dissection, ses organes isolés, pesés, variés, séparés, permutés, comparés, remplacés, jusqu’à la production d’un texte qui tienne debout, et marche sur ses pattes, soit dans la direction marquée par l’auteur du texte de base, soit dans une autre, différente seulement de quelques degrés, soit même, s’il s’est trouvé diamétralement faux, dans une direction toute contraire, voire sur quelque branche imaginaire qui la prolongerait. Mais, il faudrait, pour que cette analyse s’entreprît, et que s’opérât la synthèse correspondante, d’abord, que les livres fussent lus, et non pas seulement achetés, feuilletés, et bientôt abandonnés, rangés, oubliés. Parce qu’ils sont mauvais, justement, ils méritent mieux que notre détour oublieux. Une machine à faire du bon sens à partir du mauvais s’impose. Car, faute d’une machine, c’est-à-dire de logiciels impitoyables, construits par des cerveaux obstinément conscients de l’importance de ce qu’ils font, les mauvais énoncés, les contresens, issus du demi-travail, de la demi-conscience, de la demi-volonté de ceux qui écrivent mal et qui publient sans vergogne, pulluleront derechef : le mal n’est pas de faire mal, mais de ne pas s’en rendre assez compte pour rougir de honte, anticipativement, à la simple idée de publier des approximations fétides : alors, au lieu de garder son mal par devers soi, on le répand, il circule, il court, il s’étend. Pourquoi croyez-vous qu’un bon prophète, avant de s’adresser aux peuples, avec sérieux, en vue de leur délivrer, l’heure venue, une partie des vérités qu’obscurément ils rêvent de s’entendre assener, avec toute la précision sévère mais juste que cela comporte, commencent par d’isoler quarante années au désert ? C’est bien sûr d’abord, égoïstement, en vue de se soustraire eux-mêmes, dans la mesure du possible, aux maladies courantes ; puis c’est pour soigner les chancres dont ils sont atteints ; mais c’est enfin – et, au bout du compte, surtout – suivant une courbe généreuse d’auto-quarantaine délibérée, pour ne pas faire circuler prématurément, sur la planète déjà aux trois quarts dévastée par les sens déviés, désordonnés, fous, affolés, affolants, des monstres linguistiques nouveaux, issus de leur personnelle fabrique, et qui seraient de ce fait exposés à faire des petits. La quantité des mauvais textes, qu’il ne faut toutefois pas s’empresser de jeter! parce qu’ils sont, au point de vue du travail de leur analyse correctrice à venir, *prometteurs, est une entreprise sanitaire d’une telle ampleur, d’une si vaste complexité, que l’aborder à mains nues serait la désespérer. Mais elle est, en contrepartie, une si belle promesse, qu’il faut la tenter. Des logiciels d’analyse et de rétablissement sont indispensables. Voilà justement ce que, par un sens justissime inouï de ce qui va mal, et des moyens thérapeutiques adaptés à faire que cela aille mieux, a entrepris, dès 1870, Isidore Ducasse, et qu’il a proposé aux lettrés, qui n’ont pas compris ou pas ouï, de faire avec lui. Il y a eu, pour régler les gestes des croyants stupides, les tables de la loi. Il y a, pour la synthèse des *produits numériques entiers, les tables de la multiplication ; il y aura, pour l’analyse et la synthèse des opérations sémantiques plus ou moins inabouties qui se commettent en littérature et ailleurs, la table de dissection ducassienne. Dixi.

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