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L’imputation du suicide à un poète qui n’eut que le tort de mourir seul et en silence dans une chambre d’hôtel quelconque se retrouve, significativement, jusque chez des professeurs de vérité. Je l’ai rencontrée moi-même, en 1989, sous la plume du père Félix (lequel signait alors « Bernard Bro » les articles qu’il vendait à un illustré pour vieilles dames intitulé France-Catholique), dans une phrase aux termes de laquelle Nerval, Lautréamont, seraient, même topo, deux victimes malencontreuses du découragement banal qui saisit, paraît-il, les âmes délicates devant le piètre sort du monde. J’écrivis à cet improvisateur pour lui stipuler, documents à l’appui, son erreur et le sommer de la rectifier dès le prochain numéro de son torchon, faute de quoi je titrerais :

BERNARD BRO SE SUICIDE !

l’édito de mon propre prochain bulletin paroissial. Par retour du courrier, ce dominicain s’excusa en me remerciant benoîtement de l’information que je lui apportais ; mais, il se défaussa de la correction requise sous prétexte qu’il aurait cessé, justement ce mois-là, de coopérer au follicule incriminé ! Voilà comment les ragots se répandent et arrivent, comme les senteurs des mauvais lieux, à infester toute une sous-littérature. Détail, dites-vous ? Détail d’importance! Si, conformément à une certaine hérésie, Jésus-Christ n’est pas mort en croix, mais suicidé, cela change un peu l’orientation du message chrétien, non ? Dans un style curé assez voisin, Raoul Vaneigem écrivait dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : « La main qui étouffe Lautréamont, on le sait[1], étrangle aussi Serge Essénine. L’un meurt dans le garni du propriétaire Jules-François Dupuis, l’autre se pend dans un hôtel nationalisé. Partout se vérifie la loi “il n’est pas une arme de ta volonté individuelle qui, maniée par d’autres, ne se retourne aussitôt contre toi”. » Quand des mains mythologiques errent de garnis en hôtels en quête de volontés individuelles à étrangler, il ne faut pas s’étonner si Raoul, après s’être retourné, se retrouve, main dans la main avec Bernard, à manier le suaire de quelque défunt bien ou mal béni, mais assez raide pour agrémenter, moyennant un assaisonnement ad hoc, un paragraphe arbitraire d’un de leurs soupers cannibaliques. On appellait cela naguère, en jargon de pigiste, « faire la tournée des viandes froides ».

 


[1] Monsieur Bro ne le savait pas.

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