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La revendication par Isidore Ducasse de la technique du *plagiat (*collage, *détournement ou *correction) présente, pour ceux qui passent leur temps à lire des livres ou des brochures, l’avantage d’un prétexte tout indiqué pour attribuer la qualité de source à n’importe quel texte présentant avec notre corpus la moindre rencontre lexicale ou thématique. Ce passe-temps, d’apparence inoffensive, menace de grossir la bibliographie qui nous intéresse d’une masse sans cesse grandissante de références inintéressantes. Par exemple un lecteur du Nord, peu familier des courlis et des lambrusques (faune et flore banales dans le Midi de la France, où Ducasse vécut près de huit ans), s’est imaginé, parce qu’il les avait croisés dans un texte d’Alphonse Daudet, que l’auteur des Chants de Maldoror n’avait pu, lui aussi, les trouver que là. Un Danois, qui, jusque là, ignorait l’existence des bouledogues (gros chiens au mufle aplati), a cru que cette race n’avait pu être connue d’Isidore Ducasse que par la lecture des Mystères de Londres. Etc. : ici, le ridicule n’est plus frisé ; c’est un brushing. Compte tenu de la taille de la *touche dans la combinatoire ducassienne, on vérifie que c’est au niveau de la proposition, voire de la page entière, qu’opèrent les *vols significatifs. On devra, en conséquence, se résoudre à introduire un système de quota pour les articles sourciers. Le but est de limiter l’extension du baroque de style infrapaginal et de l’érudition aux semelles de plomb. Chercheurs, voulez-vous dire quelque chose de juste sur les sources ? Ne dites pas qu’elles sont utiles à l’intelligence du texte. Le plus *beau, c’est qu’elles soient inutiles ! Je n’ai pas besoin de savoir l’origine des oranges que je mange pour les savourer. Et, ni vous, ni moi, n’avons besoin de savoir où poussa le bois dont je me chauffe, moi, et qui, c’est possible, arrive à vous échauffer les oreilles, à vous. Mais, si, PAR AILLEURS, je viens à m’intéresser au pays d’origine de ces oranges (Espagne, Israël, Ispahan), à la nature de ces bois (je me chauffe à l’acajou : c’est mon seul luxe), aux particularités locales de leurs cultures respectives, alors, ce qui, d’abord, n’avait semblé qu’une stérile manie d’érudition flicarde devient, en second lieu, par l’étude, une principe dérivé d’ouverture sur le monde. Je ne suis pas railleur, non. Il est très exact que nous ne lirions pas mieux *Homère si nous avions, demain, par je ne sais quelle improbable prouesse de l’archéologie quantique abouchée à la cryptogénétique, l’avantage de contempler ce bel Hellène entre les cils des paupières (qui sait s’il n’en a pas trente-quatre, ou cent : n’a-t-il pas campé Argus ?). Mais, peut-être que cela nous inciterait à le lire ou à le relire. Tout simplement. C’est déjà cela. De même que quelques prétexte – un avion qui vrombit, un *chien qui jappe, une *mouche qui, par distraction, aboie – sont de nature à nous distraire un moment de notre lecture, quelques prétextes – un article, une anecdote, une émission de France-Culture – sont de nature à nous y ramener. Ne décourageons pas, Marcelin, par de malsonnantes observations mélancoliques sur la grise université, qui donneraient à penser que vous voilà déjà sexagénaire, le patient travail de ceux qui cherchent, qui trouvent l’occasion de ramener l’attention des distraits vers des pages fondamentales. La chasse bio-bibliographique (dont Gilbert Lely a, sur Sade, donné jadis un si grand et si bel exemple) peut se comparer à la patience des filmeurs de la BBC usant des kilomètres de pellicule dans l’attente de la course du guépard après l’antilope comestible. Ces quelques mètres de pellicule inscrivant la course avide du carnassier et de sa «source» (comme s’expriment bizarrement les sourciers) valent bien cet apparent gaspillage d’une matière dispendieuse. Il a fallu beaucoup remuer de volumes pour tomber sur le mot *incompréhensibilisme. Avouons en conséquence qu’il n’est pas impossible que la quête du document inconnu, si belle dans sa vanité, aboutisse, s’entache d’utilité. Peut-être découvrira-t-on, comme naguère celle de Raymond Roussel, la *malle d’Isidore Ducasse, avec les épreuves à demi corrigées de Poésies III et IV et le manuscrit, à peine entrepris, de Poésies V. Ne sommes-nous à la fin des temps, où toutes choses cachées doivent être révélées ? Dans cette phase finale, Marcelin, vos sarcasmes pourront reprendre, ils viendront à la bonne heure, et je n’aurai plus rien à vous répondre : il est vrai qu’à s’en tenir au texte, à éviter toute recherche des choses de la vie, nous ne risquons pas ces découvertes funestes, ni d’être accusés de hâter le processus final.

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