Étiquettes

, , , ,

Comme *Byron le rappelle dans sa préface de *Caïn, nulle part dans la Genèse le démon n’est nommément mis en cause – mais bien « le serpent, le plus rusé des animaux des champs ». Qu’on se dispense donc d’accuser un esprit céleste (déchu ou non) de détournement d’humain, puisque l’animal terrestre est seul nommément inculpé. Cavanna a relevé qu’avant cette méchante histoire, et donc encore lors de l’épisode de la tentation, le serpent possédait de fort belles pattes, telle la girafe, et que c’est par punition qu’il en fut privé (presque tous les tableaux peignant la Tentation d’Ève négligent cet important détail). Cela rappelé, le serpent ne figure guère dans les Chants de Maldoror qu’à titre symbolique ou partiel. Ainsi, dans son match (III, 3) avec Maldoror, le dragon appelé L’Espérance est classiquement nanti d’une queue de serpent, tandis que dans la discussion subséquente (V, 4), toute verbale, entre le Créateur et Maldoror, le premier, qui incognito a cette fois-là adopté la forme d’un python, se voit interpellé par sa tête de serpent. L’absence de sourire est ce qui caractérise la bouche du serpent suivant Maldoror, tandis qu’un sourire sinueux s’incarne en serpent chez Byron. C’est peut-être en référence au vers de Manfred :

 From thy own smile I snatch’d the snake,

(De ton propre sourire j’ai arraché le serpent) que Lautréamont écrit (V, 5) : « Ayez la bonté de regarder ma bouche […] ; elle vous frappe au premier abord par l’apparence de sa structure, sans mettre le serpent dans vos comparaisons ». Un arrachement comparable à celui du sourire serpentin a lieu, non seulement chez Carroll, mais (II, 15) par l’application de quatre cents ventouses sur la surface de Dieu, lequel exhale des cris puissants

Ils se changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans les broussailles les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d’anneaux innombrables, avec une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d’être en arrêt devant l’innocence humaine […]

Ce sont peut-être des spermatozoïdes, ne manque pas d’observer le récitant,

d’immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur essor dans l’éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l’aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables.

Certes, l’analyste qui juge que vipère ne peut pointer que le vit du Père, grand Être contre qui les moindres vitupèrent (au fait, vis-tu encore, papa?), ne peut faire moins que d’évoquer ici les Érynnies, plaintes devenues errantes, arrachées par Zeus au vieux Chronos éviré par ses soins filiaux. Cela montre qu’il n’est pas facile d’échapper aux poncifs mythologiques sitôt qu’on manipule un animal aussi symboliquement chargé. Et veuillez remarquer que le loquace cheveu de (III, 5) n’est, somme toute, qu’un serpent que le visiteur du lupanar s’est arraché lui-même au moyen du cri de l’orgasme. Le serpent, attribut amovible, ici individualisé, là pullulant, pose la question, brûlante entre toutes, du destin des objets partiels portant la marque indélébile de leur producteur, quand, dans un rare moment d’exaltation débordante, il a pris sur lui de les lâcher dans la nature, comme un lait qui bout, ou plutôt comme Bill Clinton. Est-ce que, si nous savions que nous sommes une cage aux fauves, nous ne surveillerions pas, assez attentivement, notre propre clé?

Advertisements