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La difficulté de tout dire ensemble oblige l’écrivain (qui n’en pense pas moins) à différer de mettre en avant tels éléments essentiels à son propos, qu’il se contente d’indiquer en passant d’une balise en marge : ce faisant, il charge un condensateur dont, le moment venu, le potentiel recueilli viendra renforcer sa thèse. Ainsi, Schopenhauer manque peu d’occasions de rappeler qu’ayant assez peu publié, tout écrit de lui devait être connu pour bien juger de son système. Peut-être inévitable, cette méthode du sens différé a l’inconvénient de laisser planer un doute sur la dimension de l’unité pertinente d’un discours. Pour juger d’une fable de *La Fontaine, mettons Le Renard et le Bouc, dois-je avoir présente à l’esprit toutes les fables de La Fontaine ? Toute l’œuvre de La Fontaine ? Toute la production française au XVIIe siècle ? Voire même toute la littérature ? On voit bien ce qui pèche dans l’argument du sens différé. Il est facile de s’en servir pour clore le bec à n’importe qui sous prétexte qu’il n’a pas assez lu. La réponse tranchante à ce problème serait celle de *Valéry : « il n’y a pas de vrai sens d’un texte ». Si un texte ancien fonctionne encore pour moi, c’est qu’entre lui et tout le texte que je me suis incorporé, une résonance a lieu, qui permet à ma lecture d’en tirer parti. Cela posé, et bien qu’en principe rien ne doive distinguer un texte issu d’une machine et un texte pesé mot à mot par un auteur humain, il est facile de séparer une littérature naïve, comme issue d’un auteur qui se contente, telle la bonne Franquette, de nous faire part de ses sentiments, et une littérature réglée par un plan concerté, une pensée dont il nous paraît que nous ne saisissons pas toute la finesse, mais qui, justement par cela qui fait figure de faille, nous permet de nous insinuer en son lieu, d’y empoigner ce timon appelé barre, d’insérer là notre grille de lecture.

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