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La science que j’entreprends est une science distincte de la poésie. Je ne chante pas cette dernière. Je m’efforce de découvrir sa source. À travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs de billard distingueront le DÉVELOPPEMENT des THÈSES SENTIMENTALES.
L’écrivain, sans séparer l’une de l’autre, peut indiquer la loi qui régit chacune de ses poésies.
Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence.
Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie. La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie.

Les quatre maximes (II : 102, 70, 99, 77) que je viens de regrouper et de réarranger sont les déclarations les plus explicites de Ducasse concernant ce qu’il entend au sujet d’une nouvelle science (de la poésie). Trois choses sont d’emblée claires : 1° il s’agit de produire de la *littérature ; 2° il s’agit d’être lucide ; 3° il s’agit de faire de la poésie tant qu’on le pourra, et de se faire philosophe pur si c’est le moyen d’y voir plus clair. L’examen de la pratique de Ducasse complète la compréhension de ce que ses déclarations de principe ne font parfois que suggérer. Que fait-il ? Des variations sur un énoncé de base. Chaque groupe de ces poésies (ou variantes) est, note-t-il, à rapporter à une loi : disons qu’il existe une « équation » que, chacune à sa manière, elles résolvent. Pointe ici, en pendant nécessaire au point de vue – indispensable, mais technique – de la *vérité pratique (but ou aspect thérapeupoétique assigné à l’entreprise correctionnelle) celui du fondement théorique d’une activité qui exige une base conceptuelle plus solide que le vent (vous savez bien, ce vent qui pousse, vers on ne sait où, jusqu’au prochain retour du cyclone Charlot, ces nuages, merveilleux, je ne le crois pas, mais plus vieux (®parapluie)). L’équation que je dis, c’est leur forme grammaticale, ici pointée pour la première fois dans un cadre poétique (il faudra attendre Queneau, l’Oulipo pour voir reprendre cette problématique – dégagée cependant du souci de la *bonté, toujours vigilant chez Isidore Ducasse), mais c’est aussi quelque chose de plus : un certain lieu sémantique du centre duquel chacune des poésies s’écarte à pas comptables, en passant par des orbes d’incompréhensibilité que le poète, ou le lecteur, peut choisir de sauter ou de résoudre. Si je compare cet écartement raisonnable au gonflement d’une bulle, vous voyez comme moi que ce *développement de la petite bulle initiale appelée *maxime, opéré dans une disposition flegmatique sérieuse comme l’enfant qui souffle, est bien loin d’assumer la passion haletante qui accompagna, trop souvent, la mise à jour de ce qui a pu, quelquefois, servir à la maxime de germe initiateur, une *thèse sentimentale. Quant à ce qui peut advenir, sur un plan horizontal bien cadré (l’espace poétique des pages lisibles), de ces bulles ou billes, lâchées à temps (l’éclatement d’une bulle signifiant le non-sens absolu, accident qui nous rejette hors de la page de lecture), vous admettrez avec moi qu’elle relève, pour moitié, de la science des professeurs de billard, depuis peu reliée à la théorie du chaos : ce deuxième coup de billard, sans doute encore moins chirurgien que le premier, fournit au *carambolage, art finitiste, son complément infinitiste. S’opposent ici la phase algébrique (durant laquelle sont produites et comparées les variantes ou poésies constructibles à partir d’une même thèse sentimentale ; ®groupe, ®Helmholtz (sa recherche algébrique)) et la phase topologique (durant laquelle, sans se départir de son flegme, le lecteur est prié d’examiner, comme chacun peut le faire – puis de verbaliser, ce qui veut plus de perspicacité –, les interférences sémantiques issues du lâchage dans l’atmosphère intellectuelle des bulles maximales (soufflez bien, mes enfants, mais pas trop, sinon clac), interférences observables sur leur surface irisée par la saponification des obligatoires métaphores (qui ne sait que le savon est indispensable à la formation de telles bulles?)). Si, comme cela est prouvé par l’expérience, la poésie d’une phrase peut résulter de sa simple importation dans un contexte inattendu (*détournement simple), il est clair que la science de la poésie, distincte de la poésie, doit, pour découvrir sa source, faire la théorie de ces interférences entre la forme inscrite et le fond récepteur : car, il est tout aussi clair que toute interférence de ce type n’est pas nécessairement poétique – ne libère pas nécessairement une énergie communicative impulsant la pensée dans le sens du mieux. Et si, jusqu’à plus ample analyse, le *goût reste seul juge de ce qui est poétique ou non, on doit tout attendre d’une attention vigilante de l’opérateur durant ces délicates manipulations : le jugement s’y instruit à proportion de la pensée enchaînée.

Que la distinction entre la poésie et la « science de la poésie » doive être explicitée, construite comme elle ne l’a pas encore été (la sourde oreille à l’idée ducassienne est toute en ce pas), voilà qui pourra surprendre, voire déplaire à plus d’un : si nombreux sont encore, à l’aube du millénaire III, ceux qui persistent à voir dans le poète une variante de la pythie, et dans sa psychologie un prétexte à psychanalyse.

La science de la poésie n’est certes pas ce qui, depuis Paul Valéry, grand représentant du formalisme en la matière, s’enseigne au titre de la poétique. La science de la poésie englobe la morale (littéraire), et une partie de la logique : deux disciplines qui, la première sur le versant pratique, la seconde sur le versant théorique, présentent toutes deux, aux yeux des artisans contemporains de l’art pour l’art, une obscénité mutuelle. Leur prise en compte est cependant essentielle, si l’on veut produire une alternative solide (i. e. non strictement littéraire) à l’inexorable traitement technoscientifique des  » choses  » (vs le jeu gratuit sur les mots, sur les phrases).

L’appellation « science de la poésie », improvisée par Isidore Ducasse dans un fascicule hâtivement formé, a sans doute peu de chance de s’imposer aujourd’hui. Ni le mot poésie (entendue ici comme manipulation lyrique et froide de données textuelles), ni le mot science (entendue ici comme axiomatisation des principes ou lois qui en seraient la base obligée) ne sont de nature à composer un syntagme clair et stable à nos sens numérisés. S’y ajoute une ambiguïté sur le sens de la copule de qui les assemble : la « science de la poésie » doit-elle s’entendre comme une science qui prendrait la poésie pour objet (comme la minéralogie est la science des minéraux) ou bien faut-il entendre que la poésie serait, elle-même, sans solution de continuité avec ce qu’elle fut dans ses pages les plus hautes, appelée à devenir une science (la géométrie par excellence) ? Le premier conduit au second : s’il existe une science de l’objet « poésie », sa pratique ne peut l’ignorer, elle doit en user comme luminaire, devenir elle-même une pratique armée de l’idéal intellectuel du connaître homogène à ce faire.

 

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