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Le dynamique scarabée de (V, 5) résulte, avec ses frères le pélican, le grand-duc de Virginie et le vautour des agneaux (trois oiseaux, un insecte), d’une quadruple métamorphose due à l’art d’une magicienne qu’idolâtres ces quatre frères aimèrent. Cette parabole nous enseigne, mes enfants, que l’amour, lorsqu’à quatre voix il vise en chœur une mauvaise adresse, fait de nous des bêtes, non des anges. Celui qui fut changé en scarabée s’est chargé des circonstances de la vengeance, tâche terre à terre à quoi le vouaient ses instruments de bousier (c’est la sorcière, roulée en boule, que le narrateur, se trompant comme nous, avait prise pour du fumier). Mué dans cette strophe en moraliste, Maldoror conseille aux quatre gars de changer de conduite, d’oublier la femme qui, par une magie noire, les séduisit, les dupa, les muta : au fond, c’est l’emprise de l’imagination, l’entêtement qu’ils mettent à cultiver le souvenir du malheur, qui les enferme dans des formes rapaces. Bachelard a tracé un parallèle contrastif entre le scarabée ici campé et celui (car, selon Nabokov, c’en est bien un) que met en scène Kafka dans La Métamorphose. Le scarabée de Ducasse connaît l’origine de sa mutation et il se sert des instruments qu’elle lui donne pour faire ce qu’il pense devoir faire. Le scarabée de Kafka ne sait rien : il se trouve empêtré dans sa carcasse un beau matin et ne rêve qu’au différend qu’il pressent avec son chef de bureau. C’est la passion qui a emporté le premier hors de l’humanité ; c’est la passivité qui a accroupi le second dans l’ornière de l’obéissance à l’heure fixe. Le premier appartient de naissance à l’ordre mythologique, où les méandres humains et extra-humains sont préinscrits dans un chiffre interprétationnel grandiose. Le second est comme un enfant sauvage qui ne saurait pas le premier mot de l’humaine condition, réduit à marmonner des syllabes sans suite, dans un cagibi de bête fauve, comme un fonctionnaire-comptable stagne, mutique, en compagnie d’une caisse enregistreuse et d’un coffre-fort. Quels que soient les inconvénients de la phase mythologique (abondamment illustrés par le Quichotte), il faut avouer qu’à tout prendre ils sont plus amusants que ceux de la phase autistique, et qu’une interprétation délirante a plus de charme qu’une interprétation nulle. Saussure suggère le mot du dilemme : certes l’interprétation est arbitraire ; mais ce caractère, humoristique si l’on veut bien y rêver, n’ôte rien à la nécessité de l’impératif interprétatoire : celui qui garde par devers lui ce pouvoir se trompe davantage que celui qui s’en sert, fût-ce à ses dépens. De même, nous avons intérêt à user de catégories linguistiques, quelles qu’elles soient ; souvenons-nous seulement que les formes où elles nous transportent, et que nous visons au passage, d’un œil trop crédule, à travers les vitres du bolide Interpreter qui nous emporte, ne sont que les appas subsidiaires associés à un appareil fonctionnel, certes, mais trompeur, non tant par le but où il nous achemine, que par les fantômes dont il agite ou berce notre cheminement.

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