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Si (II : 62) est une critique non déguisée de Lautréamont par Isidore Ducasse, rien n’empêche de lire (II : 13) comme une critique indirecte (par *carambolage) du même auteur. En 1870, Lautréamont, lui non plus, ne s’achète pas – et pour cause : il ne commencera d’être distribué que vingt ans après. Et si *Dante est le premier nom qui, par le biais des *grues, s’évoque au début des Chants, le Satan de *Milton est, à l’évidence, l’une des *métamorphoses essentielles de *Maldoror, voire sa préfiguration poétique la plus étroite. La scrupuleuse traduction du Paradis perdu donnée par *Chateaubriand n’est sans doute pas étrangère au style épique contourné qui est un des caractères des Chants. Voici pour en juger (car, cette traduction ne se trouve pas dans toutes les librairies) un passage du début du livre premier. Rappel des événements : Satan et ses partisans (le tiers des anges, déchu) viennent d’être exilés du Ciel, suite à une révolte de peu de conséquence, si ce n’est pour leur bande. Ils emménagent en *Enfer, zone reculée allouée à leur *méditation. Satan va faire le tour du propriétaire.

Soudain, au-dessus du lac, l’archange dresse sa puissante stature ; de sa main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière écartent leurs pointes aiguës et, roulées en vagues, laissent au milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol en haut : pesant sur l’air sombre, qui sent un poids inaccoutumé, jusqu’à ce qu’il s’abatte sur la terre aride, si la terre était ce qui toujours brûle d’un feu solide, comme le lac brûle d’un feu liquide. Telles apparaissent dans leur couleur, lorsque la violence d’un tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou des flancs déchirés du tonnant Etna, les entrailles combustibles et inflammables qui, concevant là le feu, sont lancées au Ciel par l’énergie minérale à l’aide des vents, et laissent un fond brûlé, tout enveloppé d’infection et de fumée : pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux se glorifiant d’être échappés aux eaux stygiennes comme des dieux, par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du Suprême Pouvoir.
« Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu, est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le Ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui, maintenant, est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux – de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours ! Salut, horreur ! salut, monde infernal ! et toi profond Enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que, ni le temps, ni le lieu, ne changeront ; l’esprit est à soi-même sa propre demeure ; il peut faire en soi un Ciel de l’Enfer, un Enfer du Ciel. Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même, et ce que je dois être, tout (quoique moindre que celui que le tonnerre a fait grand). Ici, du moins, nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier : il ne voudra pas nous en chasser. Ici, nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en Enfer ; mieux vaut régner dans l’Enfer que servir dans le Ciel. »

Ce mot césarien n’est, chez Milton, qu’un écho entre mille ; Chateaubriand, dans les Remarques préliminaires à sa traduction, relève que « Milton imite sans cesse les anciens ; s’il fallait citer tout ce qu’il imite, on ferait un in-folio de notes » ; et de citer pêle-mêle la Genèse, l’Énéide, Grotius, Lucrèce, Arioste, Ézéchiel, Sophocle, Tasse… Ainsi, lorsqu’Isidore Ducasse propose de revenir à ceux qu’on appelle les classiques, ce projet « réactionnaire », assez peu entendu dans les années 1960-70 où pourtant s’orchestrèrent tant de « retour à », vise d’abord l’imitation réfléchie des anciens, laquelle devient vite sous sa plume, le sens du *progrès aidant, une nécessaire entreprise de *plagiat zélé, devant englober, en principe, toute *littérature existante ou virtuelle, et être, bien entendu, l’œuvre de *tous, non de quelques uns. Quand la terre sera couverte de poètes, comme de signes typographiques les pages d’un livre, la race humaine s’ennoblira, connaîtra l’unisson d’une joie céleste. Le paradis ! Entre John Milton et Philippe Sollers, Isidore Ducasse, avec un zèle d’ange, volant dans le ciel en jet fumigène, pour l’intituler.

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