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Paris 1740 – Charenton 1814.

Sade est un très mauvais écrivain. C’est un FAIT considérable – mais à côté de Diderot, c’est un écrivain dérisoire. Tandis que, à côté de n’importe qui, Goya n’est pas un peintre dérisoire. En somme, Goya, c’est quelque chose comme Sade qui aurait eu les moyens de Victor Hugo.

André Malraux, Entretiens avec J.-M. Drot, 1972

Ami du cloître et de la retraite, ce polygraphe français s’arrangea pour passer quelque trente ans enfermé, soit comme fouetteur et empoisonneur de fillettes, soit comme méchant débauché, soit comme gendre indigne, soit comme punissable pornographe (le prétexte n’importait pourvu qu’il opérât dans le sens de la clôture). Son nom a été souvent couplé à celui de notre auteurt, en particulier par Maurice Blanchot qui publia en 1948 un Lautréamont et Sade (ce n’est pas une étude synthétique mais l’arbitraire réunion de deux études indépendantes : 30 pages sur Sade, 150 sur Lautréamont). Le meilleur argument de ce rapprochement est qu’on trouve dans Sade quelques phrases qui sont déjà, par le style et l’« *humour noir », du pur Lautréamont. Mais il est douteux que Ducasse ait lu Sade, car l’auteur des Poésies n’est pas homme à cacher ses lectures et de Sade il ne dit mot. (Le Rodin qu’il nomme entre Iago et Caligula est bien sûr celui du Juif errant de Sue, non celui de Justine). Pornographie à part, Sade participe d’un ensemble culturel excessivement français, celui des fabulistes, des conteurs, des pittoresques, des raffinés, des délicats, des jouisseurs qui se font sombres brutes à leurs heures ; paradigme totalement étranger à Ducasse comme à toute visée *métaphysique. Les rencontres de style sont d’autant plus sûrement fortuites (et à ce titre intrigantes) que c’est surtout dans les lettres (éditées seulement après 1920), là où la verve de Sade éclate, qu’on perçoit des accents ducassiens. Quant aux injures à l’adresse de la divinité, elles sont chez Sade marquées au coin de la vulgarité d’esprit profonde habituelle aux aristocrates d’alors, et qui sévit d’ailleurs chez Hébert, chez Marat comme chez cent autres révolutionnaires de barrière au registre du foutre et de la foutaise, ingrédients aussi impossibles en mode maldororien que l’est la référence chrétienne, obsédante chez eux, nulle chez lui. Tout se passe comme si Ducasse avait calculé que, dans le style « grandiose » élu par lui (la syntaxe parfois bizarre n’y change rien), la référence chrétienne, si allusive fût-elle, ne pouvait qu’introduire un élément de petitesse et de frivolité, comme il arrive tout le temps chez les précités (la familiarité, surtout d’un Dieu incarné comme un ongle, engendre le mépris), tandis que la grandeur exigeait que le poète se rapprochât du grand style épique et mésopotamien des aventures de Gilgamesh et Enkidu (dimension à laquelle Le Clézio fut trop exclusivement sensible). Cela, l’auteur des Chants le suggère textuellement (VI, 1) en évoquant certains gentlemen simples et majestueux. Or, veuillez observer que, chez Lautréamont, même la pénétration anale conserve de la grandeur, et cela naturellement, sans cet effort vers le style classique qui transpire chez un Genet. C’est le miracle d’une sauce, dont l’analyste arrive à séparer les éléments, et qui a si bien pris qu’on la croit d’une coulée, comme la lave. Analystes, oubliez les éléments : expliquez la prise. – Pour revenir à Sade, ses *romans sont, bien sûr, illisibles pour l’homme d’esprit, comme 999 romans sur mille. Mais, cet inconvénient peut être réparé. Comment ? En éliminant du texte numérisé, comme cela est facile par l’application d’un logiciel congru, toutes les phrases contenant plus de deux termes concrets, on obtient un ensemble de phrases non vide, encore lisible. Cet algorithme simplicial sauve très peu de romans. La consécration moderne de Sade illustre comment la littérature, renfermée dans un cocon authoral, mise sur sa propre défaite. Sachant que le venin littéraire, sous peine d’assommer le client, ne peut être employé qu’à doses homéopathiques, quelle mouche vous piqua, sadiens de la onzième heure ? Pourquoi, après 250 ans de silence prudent, accabler soudain d’études, de commentaires, de louanges, de préfaces, de postfaces, de biographies et de méditations, les ouvrages de ce marquis musqué, forcé pour éjaculer de recourir au moyen forcené ? Si ces fictions avaient été contenues dans leur utilité primitive – bercer la masturbation de l’auteur – nous serions exempts d’en parler. Aussi bien, n’est-ce pas Sade, lequel exprima pour lui-même le souhait d’un oubli complet, et qui avait réussi, prouesse exceptionnelle, jusque dans les années mil neuf cent soixante, à rester un auteur de dessous le manteau, qu’il faut accuser de l’abus opéré de ses ouvrages ; mais la théorie des officiants cadavériques, les Heine, les Lely, les Klossowski, les Blanchot, les Bataille, les Favre, les Faye, les Gillibert, les Pierre Naville, les Barthes, les Damisch, les Henric, les Tort, les Le Brun, cohorte breughelienne aveuglément liée dans le souci de promouvoir un type de littérature soudée à son propre gangue, comme un poignard vissé à son fourreau ; comme un fœtus immortel acharné à mâchonner son propre placenta : antipode absolu de tout recours efficace contre ce qui nous cabre dans le train-train atroce de l’actualité. Je ne crois pas plus que vous à la Révolution, puérils investigateurs de l’arrière-train humain ; mais, j’estime qu’un être intelligent a mieux à faire que feuilleter les romans à odeur de graillon d’une imagination faussée, et les commentaires dont d’autres, plus toqués que lui, les flanquèrent. Depuis la survalorisation de ces pages monotones, où il semble qu’un émule concilié de Loyola, des machetteurs toutsis et des anthropophages bantous se soit donné pour défi d’ennuyer avec des supplices, d’endormir avec des partouzes et de dégoûter de la chair humaine en la passant au moulin à viande, les imaginations morfondues sont forcées de repartir à zéro : d’où le retour des scudérismes harlequinés ; d’où les merveilles de Bibliothèque Rose qui s’agitent dans les pages de Robbe-Grillet, de Bobin, de Toussaint, de Redonnet ; d’où la confusion, presque partout répandue en littérature entre métaphysique et physiologie. Les tenants du conservatisme le plus obtus se sont toujours bercés des auteurs à la Sade, où ils trouvaient l’illustration des horreurs qu’une société putride, mais tiède, parvenait à tenir à distance. Ravalé à la chimie des organes, le lecteur est tacitement convié à faire, en silence, dans la bonne urne, son devoir de citoyen. Un écrivain qui vit dans le confort bourgeois, approuvé de ses amis, honoré par ses confrères, mignardé par son épouse, agacé par ses maîtresses, invité par Bernard Pivot, trouve la société excellente, se plaît à ouïr, à l’horizon halluciné, les clameurs d’un enfer de papier mâché. Le plus beau, mes enfants[1]*, c’est qu’en cultivant cette sorte de littérature auto-réfléchissante, vous perdez sur les deux tableaux: vous tirez sur la littérature – cette ambulance – des traites impayables ; et cette grande malade, la société, vous la laissez telle quelle.


[1] Le ton est nettement condescendant (note de Jean-Luc Steinmetz).

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