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Parmi les techniques stylistiques de mise en fluctuation du sens, on peut citer, à côté de la *tergiversation, du *carambolage et du *marionnétisme, quelques propositions singulières qui, en explicitant cette dernière option, permettent de marquer les carrefours sémantiques. Ces propositions sont des jugements du second ordre, jugements sur un jugement. On peut vérifier ainsi sur l’exemple de la phrase (I : 16a) :

Par cela seul qu’un professeur de seconde se dit : « Quand on me donnerait tous les trésors de l’univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac et d’Alexandre Dumas », par cela seul, il est plus intelligent qu’Alexandre Dumas et Balzac.

l’implication d’un jugement complexe à l’endroit des auteurs cités.

Si Ducasse s’était contenté d’écrire : « Quand on me donnerait tous les trésors de l’univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac et d’Alexandre Dumas », l’interprétation de cette phrase n’aurait déjà pas été univoque. En effet ce jugement J1 peut déjà faire l’objet d’au moins trois interprétations irréductibles entre elles.

  • · On peut tenir J1 pour un jugement simplement moral J11 : dans cette hypothèse, ce serait en considération des dégâts occasionnés sur les âmes naïves, ou bien parce que leurs ouvrages auraient causé d’autres troubles de la circulation, que ces auteurs seraient écartés – la valeur littéraire de leurs ouvrages n’étant pas en cause (même supposée égale à celle des ouvrages de Byron, il n’en résulterait que plus de responsabilité pour les auteurs funestes).
  • On peut tenir J1 pour un simple jugement littéraire J12 : dans cette hypothèse, on pourrait par exemple développer que c’est parce que Balzac et Alexandre Dumas ont cultivé un mauvais genre, évolution du théâtre de marionnettes, où la multiplication des pantins, sous prétexte de concurrencer l’état-civil, ne produit rien qui puisse servir de terreau ferme à une pensée errante ; d’où des ouvrages amusants pour les petits enfants, qu’ils distraient, et l’esprit des vieillards, qu’il occupent.
  • · On peut encore tenir J1 pour un jugement simplement personnel J13 : dans ce cas, ni la valeur morale ni la valeur littéraire ne sont objectivement mises en cause. Nous pouvons très sincèrement décliner la paternité de l’œuvre littéraire la plus remarquable, simplement parce qu’elle est extérieure à notre personnalité, n’exprime rien de ce qui compte à nos yeux ou l’exprime selon des voies étrangères aux nôtres. Il est facile d’imaginer des circonstances où, loin d’être comme ici un cas d’école, le choix d’endosser ou non une œuvre importante se proposerait à un lecteur. L’exemple de Paul Pavlovitch, lecteur adhésif qui accepta d’assumer la personnalité littéraire d’Ajar-Gary, et finit suicidé, illustre les risques de l’option oui. Le lecteur rétif en revanche affirme son intégrité métabolique, la défend, choisit de survivre.

Relisons maintenant la phrase complète. C’est un jugement (J2) portant sur le jugement (J1) dont je viens d’observer qu’il admet au moins trois sens distincts. L’encadrement J2 introduit deux éléments : une attribution (c’est un professeur de seconde qui parle) – et un jugement effectif : du simple fait qu’il pose J1, ce professeur est plus intelligent qu’Alexandre Dumas et Balzac. Cette supériorité intellectuelle, dont nous savons le prix pour l’auteur (qui ne manque jamais d’affirmer le primat de la raison sur les sens), est un élément important, mais l’imputation de J1 au professeur de seconde ne l’est pas moins. Elle signale le privilège d’un point de vue qui, au moins idéalement, conjoint l’option esthétique et l’option morale : le point de vue pédagogique. Trois fronts s’articulent ici : celui du juge (le professeur), celui de la qualité majorée (l’intelligence), celui des inculpés (les auteurs funestes). Cela posé, Isidore Ducasse renforce J2 en renchérissant sur les trois fronts (I : 16b) :

 

Par cela seul qu’un élève de troisième s’est pénétré qu’il ne faut pas chanter les difformités physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus capable, plus intelligent que Victor Hugo, s’il n’avait fait que des romans, des drames et des lettres.

 

Pas besoin d’être un professeur (de seconde ou autre) : un élève de troisième suffit. Sa supériorité n’est pas seulement intellectuelle, elle est énergétique (plus fort) et variationnelle (plus capable). Elle ne s’établit pas seulement sur des auteurs qu’en seconde on juge secondaires (Dumas, Balzac) ; elle atteint – à la réserve de certaines poésies – celui que Ducasse place au plus haut (Hugo himself). Ce couple de phrases est dans le corpus ducassien le seul exemple d’une auto-correction immédiate (par superlativation de la proposée). L’évolution du concret à l’abstrait (de l’exemple à la loi) est claire. Le sens dégagé ne l’est pas moins : quels que soient le talent, la force d’un auteur, ses résultats sont négatifs ou nuls tant que l’option morale, indépendante de l’option esthétique, n’est pas juste. Cette assertion revêt tout son prix de survenir en un temps où la tendance est, au contraire, à affirmer que la réussite esthétique est suffisante, voire (passant la ligne rouge) garante de la valeur éthique (toute beauté est morale, écrit Baudelaire ; sophisme souvent répété). Le baudelairisme, romantisme exacerbé, étant resté durant plus d’un siècle l’idéologie de base des littérateurs, qu’on ne s’étonne pas du surgissement, au XXe siècle, de tant de monstres émouvants : hier modestes piliers de bars, obscurs amateurs de paradis artificiels ou ambitieux greffeurs de chancres sur soi, des écrivains d’importance se sont au XXe siècle retrouvés hitlériens affichés ou staliniens militants. De là à soutenir, suivant le consensualisme entropico-crépusculaire du tout se vaut, que l’option littéraire est un choix d’échec, où, dans les meilleurs des cas, la Pléiade terminale revêtira du même uniforme l’ivrogne, l’antisémite, le poète-maudit, l’académicien sobre qui rêva d’être dieu pour se contenter finalement d’un quarantième ronronnant, et les quelques rares exemples d’un esprit supérieur que leur supériorité même isola et qui moururent, seuls, dans la connaissance de la clarté – le pas a été franchi. Contre ce nihilisme de minuit moins cinq, il importe de réaffirmer, suivant la leçon d’Isidore Ducasse, que le choix poétique est celui de la réussite par excellence, où, la splendeur de la langue, la vérité pratique de choix moraux justissimes et la finesse des opérations intellectuelles, trouvent une consécration synthétique sous l’indice du trident radieux de l’écriture.

 

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