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Il porte sur la dimension *morale des ouvrages, tandis que leur dimension esthétique appelle une *appréciation. Isidore Ducasse sépare nettement ces deux critères. Si leur balance et leur opposition dans le cas du jugement sur Byron est d’un style archi-classique, le résultat de l’application du seul critère moral à des ouvrages de littérature l’est moins : ce sont les fameuses listes où l’homme cultivé s’indigne de voir apparier des gens qui, dans ses phrases à lui, ne se seraient jamais, au grand jamais rencontrés. Cette indignation témoigne qu’alors même qu’il croit avoir réussi à séparer jugement moral et appréciation esthétique, notre critique continue d’être hanté par leur coït. L’inutile conjonction mais le signale : Céline écrit des abominations mais quel style! Sade aussi mais quelle vision ! Brasillach ? un salaud mais celui-là on vous le laisse, mauvais écrivain ; etc. La promiscuité des salles d’attentes du Palais de Justice des Poésies est sans doute le trait par lequel elles objectent le plus efficacement à leur assimilation par les constitutions étiques. Il faut au moins une épuration pour faire rasseoir *Corneille à côté de *La Calprenède ou de *Coppée, le pamphlétaire Job à côté du poétaillon *Turquéty. Il suffit de chercher à savoir qui aurait pu croiser Isidore Ducasse pour nommer *Calmeau, Théodomire Geslain, Louise Bader, Lentini. Le non-dégagement de la dimension morale, le travail quotidien d’occultation de cette dimension sous l’esthétique, éclate dans les rires qui saluent les arguments moraux des critiques anciens : on jouit d’envelopper dans un même ricanement la moralité particulière, désuète qu’ils nasillent et toute forme possible de moralité passée, présente ou future. On s’inquiète plus de la manie de correctitude étasunienne, mais ces gens-là n’ont aucun goût. Ces incertitudes marquent qu’on en est resté à *Baudelaire. Dans son étroit triangle ABC (®Moralités littéraires), le souci du bien est en effet incapable de se démêler de la passion du beau. On croit faire le bien lorsqu’on fait du beau, et l’on appelle un beau geste une action qu’on juge bonne. Confusion pernicieuse. S’il existe une convergence beau-bien, elle n’a lieu que dans un espace W que nous sommes très loin d’avoir encore pu décrire, et rien n’est plus fou que de la tenir pour acquise. Cela étant, il faut garder les deux poings inflexiblement clos sur les deux piliers, plus grands que deux épingles au chapeau du moderniste Baudelaire (en fait, ce sont deux tours de cartes énormes), de la volonté de beau et de la volonté de bien. Cela implique qu’au lieu de parler uniment de ce qu’ils jugent bien et de ce qu’ils apprécient beau, nos critiques présentent les résultats de leur travail évaluateur sur deux colonnes M et E, assez fermement isolées pour ne pas laisser mélanger leurs données avant un siècle. Ainsi, ce qui leur apparaissait jusque là comme des glissements plein de charme, ils le liront désormais comme des problèmes de jour en jour mieux charpentés, mais plus ardus, de transition ou de transvaluation de la colonne des beautés (respectivement des laideurs) à la colonne des bontés (respectivement des horreurs). Et lorsqu’ils seront devant un cas d’ambiguïté certaine, où le beau et le bon ne cessent sensiblement d’échanger leurs rôles, comme alternent les valeurs du logarithme intégral et de la fonction p(x) sur la droite critique, alors ils marqueront ce cas sur la verticale séparatrice des deux colonnes M et E, si bien que ce cas, réuni par le fait à d’autres de même espèce, l’ensemble qu’ils formeront devienne susceptible de suggérer l’écriture d’une équation qui représente une voie d’accès au concept de W.

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