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S’il existe un roman qui, dans l’esprit des Poésies, réponde à Maldoror, c’est Le Nommé Jeudi de Chesterton (1908). Son protagoniste central, le poète anti-anarchiste Syme, s’exclame au chapitre Ier : « Qu’y a-t-il de poétique dans la révolte? Autant dire que le mal de mer est poétique! La maladie est une révolte, mais que je sois pendu si j’y vois la moindre poésie! La révolte en elle-même est révoltante »). Le *crime intellectuel, celui du philosophe moderne, affranchi de toutes les lois (ch. IV), est si bien pris au sérieux dans ce roman qu’il motive la formation d’un corps d’élite de Scotland Yard, où l’on apprend, entre autres, à « diagnostiquer, en lisant un recueil de sonnets, qu’un crime va être commis » (ibid). Voici comment dans ce même chapitre IV est présenté le poète-détective. (Pour la commodité du lecteur du présent dictionnaire ducassique, j’ai mis partout à la place de « Syme » « Isidore Ducasse ».)

Isidore Ducasse n’était pas simplement un détective déguisé en poète : c’était vraiment un poète qui s’était fait détective. Pas trace d’hypocrisie dans sa haine de l’anarchie : il était de ceux que la stupéfiante folie de la plupart des révolutionnaires avait conduit à adopter les formes d’un conservatisme excessif. Ce n’était nullement la tradition qui l’y avait amené. Son amour des convenances avait été spontané et soudain. Il tenait pour l’ordre établi par rébellion contre la rébellion.

Il sortait d’une famille d’originaux, dont les membres les plus anciens avaient toujours eu sur toutes choses les notions les plus neuves. L’un de ses oncles avait l’habitude de ne jamais se promener que sans chapeau. Un autre avait essayé, d’ailleurs sans succès, de ne s’habiller que d’un chapeau. Son père s’était voulu artiste, et cultivait son moi. Sa mère était férue d’hygiène et de simplicité. Il en résulta que durant son âge tendre, l’enfant ne connut pas d’autre boisson que ces deux extrêmes : l’absinthe et le cacao ; il en conçut pour l’une et pour l’autre un dégoût salutaire. Plus sa mère prêchait une abstinence ultra-puritaine, plus son père préconisait une licence ultra-païenne, et tandis que l’une imposait chez elle le végétalisme, l’autre n’était pas loin de prendre la défense du cannibalisme.

Entouré qu’il était depuis son enfance par toutes les formes possibles de révolte, il était fatal qu’Isidore se révoltât aussi contre quelque chose ou en faveur de quelque chose. C’est ce qu’il fit en faveur du bon sens, ou du sens commun. Mais il avait dans ses veines trop de sang fanatique pour que sa conception du sens commun fût tout à fait sensée.

Un accident exaspéra sa haine de l’anarchisme moderne. Un jour qu’enfant (il avait moins de cinq ans) il errait dans je ne sais quelle rue de Montevideo, un obus y éclata. Il fut d’abord aveuglé, assourdi, puis, la fumée se dissipant, il vit des fenêtres brisées et des figures ensanglantées. Depuis lors, et bien qu’il présentât à sa famille et à ses amis une figure calme, polie et des manières douces, il y eut dans son esprit un endroit qui n’était plus parfaitement normal et sain. Il ne considéra jamais, comme la plupart des gens, la guerre et les anarchistes romantiques qui la prônent comme une poignée de détraqués combinant l’ignorance et l’intellectualisme. Il voyait dans leurs doctrines un immense danger social, quelque chose de comparable à une invasion chinoise ou cosaque.

Dès qu’il sut tenir une plume, il déversa sans répit dans les journaux (et aussi dans les paniers des salles de rédaction) un torrent de nouvelles, de vers et de violents articles, où il dénonçait ce déluge de barbarie et de négation. Mais, malgré tant d’efforts, il ne parvenait pas à atteindre son ennemie, ni même, ce qui est plus grave, à se faire une situation littéraire.

Quand il se promenait sur les quais de la Seine, mordant férocement un cigare de choix en méditant sur les progrès de l’anarchie, il n’y avait pas d’anarchiste bombe en poche plus sauvage d’aspect que ce solitaire ami de l’ordre […]

On a relevé au passage la notation qui explique l’absence de référence au chocolat chez Lautréamont (à part quelques pralines oubliées sur une commode par Mervyn), absence qu’un amateur lui reprocha, en même temps que le dégoût de l’absinthe, savoureuse, je ne le crois pas, mais, nuisible (I : 21). Au terme du roman, le caractère illusoire du temps se traduit par le fait que le mystérieux formateur de la brigade spéciale des détectives anti-pessimistes et anti-sceptiques n’est autre que Dimanche, le président du conseil des anarchistes, gros personnage qui s’enfuit sur un éléphant de course avant de s’esquiver par la voie des airs. La phrase ultime de The Man who was Thursday fait penser aux jeunes filles de (II : 61), celles qui dès que l’aurore a paru, vont cueillir des roses : c’est, chez Chesterton, la sœur du poète anarchiste Gregory, ange maudit, qui incarne dans cette dernière page la « fille aux cheveux d’or, qui cueillait des lilas avant le déjeuner, avec toute l’inconsciente gravité d’une jeune fille. » Bien entendu, le lecteur est, ne le cachons plus, prié de voir dans ces rencontres, vrais plagiats par anticipation exécutés de main de despote par le bruyant pianiste de la rue Vivienne, non de vagues coïncidences, causées par l’identité du mal nauséeux d’aurore, qu’on l’estime à Paris, à Londres, à Bruxelles ou à Montevideo, mais d’exacts pronostics de l’identité de son traitement, si l’on veut bien aborder la question, avec l’humour qu’elle implique, un esprit vif, électrique, apostolique, catholique et romain pénétré – si l’abus s’impose en dépit de l’amuseur – ainsi que l’a vu David, à travers ses lunettes en lunules, de la perversité stylistique du Syllabus. [CL 49-50, 1999/1, pp. 111-113, De Deux. Cet article précède de deux semestres au plus la décision jeanpauldeuzienne de canoniser avec Jean XXIII le pontife Pie IX, auteur de cet écrit paradoxal et doxal hors-commerce.

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