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L’Ironie, selon Fontanier, consiste à dire par une raillerie, ou plaisante ou sérieuse, le contraire de ce qu’on pense ou de qu’on veut faire penser. Cette figure peu recommandable est à ranger au nombre des métalogismes, i.e. ces effets de discours qui, pour être appréciés comme ils le doivent – en opérateurs de distorsion –, nécessitent la référence à une réalité extra-discursive : pour se rendre compte s’il y a ironie il faut connaître le référent. Quand (1, 9), Maldoror note :

l’homme dit hypocritement oui et pense non. C’est pour cela que les marcassins de l’humanité ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas égoïstes

l’ironie n’est évidente que si l’on a l’expérience des hommes. L’ironie est ici illustrative (Maldoror est un homme, capable d’hypocrisie, et il le montre) et généalogique (Maldoror suggère que l’ironie, figure de style, est fille de l’hypocrisie, trait typique de la psychologie humaine). Il conclut, sans ironie (mais l’effet est d’une résolution ironique, car la phrase s’inscrit en contraste immédiat avec l’ironie qui précède) :

Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire.

On doit noter que même dans les Chants de Maldoror, où le chantre se flatte de manier les ironies terribles (II, 3), l’ironie proprement dite est rare ; celle qui précède est illustrative. Dans les Poésies, il n’y en a pas. La fameuse épigraphe pourrait comporter l’item : [je remplace] l’ironie par la justesse de la pensée ; on a en effet dans le corps du texte la proposition équivalente :

Je méprise et j’exècre l’orgueil, et les voluptés infâmes d’une ironie, faite éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée. (I : 20).

On avait lieu d’espérer qu’une déclaration aussi claire, aussi nette, débarrasserait Isidore Ducasse, une fois pour toutes et collectivement, de ceux qui prétendraient voir, en quelque endroit de son entreprise, de l’ironie. C’est mal connaître nos professeurs, qui – ne leur en veuillons pas – croient honorer un poète en lui prêtant une figure sentimentale à laquelle ils s’essaient eux-mêmes volontiers, en vue de détendre les élèves. Pour travestir Ducasse à leur mode, il leur a suffi de lire (I : 20) comme une maxime ironique. Vertige garanti. Au lieu de lire le texte pour ce qu’il se donne, toute ironie – entendons tout clin d’œil dans la direction d’un plus fin qui ne s’y trompera pas – en étant exclue, on préfère se réserver, pour chaque cas où l’on trouvera ce qu’on lit soit étrange soit trop banal, la faculté, la facilité d’y lire une ironie. Or, si l’ironie a son charme dans la conversation, il est clair que l’auteur qui s’y abandonnerait dans ses ouvrages deviendrait, au bout de peu de décennies, incompréhensible. L’ironie implique une complicité qui s’évente, goutte d’éther. Isidore Ducasse n’est le complice de personne, pas même d’Isidore Ducasse : ni mots d’auteurs, ni Mémoires, ni « je m’entends », ni secrets dans une armoire. Telle est sa franchise, unilatérale, et voilà pourquoi nous l’aimons. Sachant que toute la stratégie ducassienne vise à rendre à la logique ce que, faute de valeurs affirmées, ses prédécesseurs forclosent en rhétorique, il est instructif de vérifier quel usage Isidore Ducasse ne fait pas de l’ironie. Pour apprécier une poésie, il n’est pas nécessaire de jeter le regard hors de la *littérature (un bon dictionnaire est encore de la littérature). S’il n’y a pas d’ironie au premier degré, il y en encore moins au second : à d’autres la « feinte ironie », comme les « secrets hommages » qu’on rendrait à un auteur en le citant sans le nommer, par exemple, tour qui fait pitié. La fallacieuse opposition entre ce que l’auteur pense en secret et ce qu’il écrit sert, au critique qui prête à l’auteur des intentions, à fourguer, sous la prose d’autrui, une mauvaise marchandise de son cru. Celui qui pense en secret ne fait pas de littérature. Il faut penser devant le lecteur, ou se taire. C’est justement de s’établir hors du secret que s’atteste, dans sa bonne et due forme, un texte. Nous qui le lisons, notre travail et notre honneur est d’assumer, en notre nom personnel, sans nous inquiéter si le texte que nous interprétons émane d’une machine ou d’un être hypothétiquement conscient, le sens que nous extrayons. – À titre d’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, voici le commentaire de *Goldfayn et Legrand à la maxime (II : 102) dite « des professeurs de billard », à quoi ils ne pigent niet :

La source de la poésie reste « le développement des thèses sentimentales » (gémissements et leurs contraires = sophismes) : les professeurs de billard sont les théoriciens de l’avenir, rendus possibles par Lautréamont et substitués aux trop célèbres « joueurs de quille » que Malherbe croyait aussi utiles à l’État qu’un poète. […] Cette science faite de théorèmes est forcément ironique (au sens « romantique-allemand » du terme) puisqu’elle veut la conscience de ses propres possibilités et qu’elle ressemble à l’ironie de Socrate « accouchant » les esprits par sa contre-sophistique, mais elle n’est pas indécente. L’indécence, c’est l’attitude des professeurs de billard qui « l’appliqueraient » sans la comprendre. Lautréamont révèle ici son anti-pragmatisme secret : la poésie future ne doit « servir » à lutter ni contre la matière, ni contre l’esprit « ravagé ». Elle ne sera ni industrielle, ni « nucléaire », ni catéchisante en aucune manière.

Les auteurs commencent par donner à pieds joints dans la *fausse-relation suggérée par l’ambiguïté de l’article des (dans la phrase où il est prescrit de distinguer le développement des thèses sentimentales), puis ils s’égarent dans un jeu de quille avec Malherbe qui n’avait pas été invité à la partie, puis ils voient de l’ironie là où, non seulement il n’y a pas, mais où il ne saurait en aucun cas y en avoir, en même temps ils traitent la géométrie de plaisanterie, confondent Montevideo et Tarbes avec Königsberg et Wunsiedel, puis ils suggèrent de voir en Socrate un accoucheur indécent, puis ils ravalent les professeurs de billard au rang d’éventuels applicateurs incompréhensifs (en oubliant qu’ils viennent dix lignes plus haut de suggérer que le professeur de billard est le parangon de l’intelligence à venir), puis il injurient Isidore Ducasse en lui attribuant des secrets, nommément celui d’un anti-pragmatisme (la vérité pratique, ils l’oublient), puis ils font de la poésie un principe d’inutilité, enfin ils montrent qu’ils sont des voteurs à gauche. Dans tout cela pas un mot qui éclaire. Pourquoi? Parce que, lorsqu’une maxime d’Isidore Ducasse est obscure (ici en raison d’une fausse-relation très facile à lever : il suffit de rétablir les italiques), ils ne s’avouent pas qu’elle leur paraît telle (ce à quoi il n’y a nulle honte puisqu’elle l’est effectivement, dans un premier temps) et surtout ils s’efforcent de donner à croire au lecteur qu’eux ont tout compris. Le lecteur qui, s’il est honnête et clairvoyant, doit avouer qu’il ne saisit rien à leur salmigondis, est de ce fait chargé par eux d’assumer, comme si c’était la sienne propre, leur incompréhension à eux, glissée sans habileté (le bout dépasse) sous le tapis vert d’un billard dont ils ne voient pas non plus qu’il est à double sens.

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