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S’il est vrai qu’une œuvre sans lecteur existe à peine, on doit maintenir qu’une œuvre sans auteur n’existe pas du tout – à moins d’être l’univers, et qu’on exclue Dieu de nos paradigmes (parti-pris énorme). Cela posé, la part de l’interprétation reste déterminante. Dans les années 1960-70, les critiques dramatiques vieux style n’ont cessé de protester contre la part « envahissante » prise par les metteurs en scène dans l’interprétation (au sens le plus fort du terme : définition du sens) des classiques. – Et des modernes ? – Justement, les modernes se méfient. Il s’arrangent pour que leur message, si message il y a, traverse toutes les interprétations. Plus candides, ou plus confiants, les classiques nous ont laissé des textes tels qu’interprétés dans autre système tonal, dans un autre registre, leur sens varie souvent du tout au tout (combien de caractères distincts n’a pas affecté le Tartuffe au gré des mises en scène). Bien sûr, cela est surtout vrai des œuvres d’art mixte (ceux où l’homme d’écriture n’intervient qu’entre autres artisans : raison pour laquelle Audiberti range l’auteur de théâtre non parmi les écrivains mais parmi les écriveurs). Cela, pourtant, garde un sens quant aux ouvrages de pure littérature. Je ne m’attends pas qu’on dise un jour l’Émile de Starobinski ou la Divine Comédie de Sollers comme on a pu dire le Tartuffe de Vittez ou de Chéreau, mais il doit être clair qu’en dépit – voire en raison – de l’impérialisme de l’écrivain sur le langage, les ouvrages de littérature sont, eux aussi, à concerter au sein d’une relation de lecture qui constitue en acte la part du récepteur dans la suite des opérations effectuées au nom de la littérature. Faute de quoi, nous ne cesserons d’imputer à Marx les méfaits du communisme, à Freud les stridences du psychanalysme, à Jésus les crimes du christianisme, etc. Le tort de ces auteurs a été de se livrer, pieds et poings liés, à la verve sémiologisante de leurs lecteurs. Il n’ont pas vu poindre l’*indécence. Ils ont feint qu’un message, en vérité, pouvait se soutenir de la seule force accordée à l’excellence d’un homme, d’un savant, d’un théologue. Ils n’ont pas assez insisté sur le primat de la forme. Quelles que soient leurs excellences respectives, Ducasse ici les accoste, les saisit au col et leur dit : « Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous. »

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