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De tous les succédanés du fruit défendu conçus depuis l’expulsion d’Ève et d’*Adam hors d’Éden, la *littérature fut longtemps l’un des plus prisés. De 1559, date de la publication sous Paul IV du premier Index librorum prohibiturum, à 1966, date de la disparition de cette savoureuse publication sous la calotte de Paul VI, le livre a connu 407 années bénites. 1869 fut la trois cent dixième. Qui dira la somme d’heures passées durant ce laps à lire, en catimini, avec un intérêt proportionnel à l’absolu des défenses, des milliers de pages interdites? Quand lûmes-nous mieux qu’enfants, le cœur battant de violer un interdit violent ?

Les éducateurs ont une part décisive dans la réputation des auteurs. C’est à l’école que les enfants apprennent les noms des écrivains, même des contemporains. Encore deux ou trois ans, et ces enfants, ayant atteint l’âge des grandes lectures, seront la partie la plus vivante de votre public. Soyons sincères : écoliers n’étions-nous pas attirés surtout par les auteurs défendus? Comme ce sont les éducateurs qui défendent, ce sont eux aussi qui ordonnent, font les réputations. Voulez-vous que les enfants d’aujourd’hui vous lisent demain? Efforcez-vous de passer auprès des éducateurs pour l’auteur de livres à brûler. Faites ce qu’il faut pour qu’il y ait péché à vous lire. Le moindre exploit d’un véritable homme de lettres est d’attirer sur ses livres l’épithète sulfureux: touchés d’une réputation si piquante, les lycéens, du coup, vous dévorent.

Gide n’était pas un aigle? Peut-être, mais il avait fort bien assimilé cette leçon du Manuel de Littérature au bénéfice des collégiens de Jérôme Desbarreaux : « Pas de littérature sans soufre ! » ; et le philtre gidien opérait encore vers 1960. Vers la même époque, Zola restait efficace, – et même Voltaire (un cru de plus de deux siècles !) Les mères appelaient cela de mauvais auteurs, hommage qui vous hameçonnait un jeune lecteur autrement qu’un Goncourt ou un Nobel. Sartre a, le dernier, décroché le pompon dans cette catégorie. Qui depuis ? Genet ? Admettons. Quelqu’un comme Guyotat y aurait encore fait bonne figure. Mais, franchement, qui faites-vous frémir avec ces trois syllabes Gui-yo-tat? Personne, je crains. Les mômes ne frémissent plus devant rien, ni devant un livre, ni devant l’expression parlante des surfaces d’un cube. Ils préfèrent la télévision. – Voilà de quoi regretter le vieil Index. On l’oublie trop souvent : la littérature, au sens où, de Dante à Joyce, on entendit ce mot, est fille du catholicisme intransigeant des inquisiteurs. Louons cette Église d’avoir su, quatre siècles de suite, entre son Paul Nord (number four) et son Paul Sud (number six), jouer aussi brillamment le rôle de metteuse en espace de la sphère littéraire occidentale. Œuvres brillantes, lecteurs alléchés – les deux vont de pair – pullulèrent à la faveur de ce rigoureux appareil prohibitif. Depuis, la barre des interdits est tombée si bas dans nos démocraties consensuelles qu’un adolescent doit au moins voler le sac d’une vieille dame pour avoir le sentiment de commettre un délit, et qu’à moins de la torturer au Destop, à l’eau de Javel ou autrement, il ne jouira pas d’un sentiment de culpabilité comparable à celui que procurait naguère, à bien moindres frais, la lecture de Candide ou des Caves du Vatican (Justine était introuvable en 1950). Comment un livre comme les Chants de Maldoror était-il possible en 1869 ? À cause d’une certain oppression générale sur la surface de la conscience. Pourquoi n’était-il pas diffusé? Parce qu’on avait un éditeur installé sur la place de Paris … et parce qu’il craignait le procureur général. Pourquoi tout ce qui était naguère interdit est-il aujourd’hui dans les librairies, et pourquoi ne se retrouve-t-on pas dans tant de livres? Faute d’index. Faisons donc des dictionnaires.

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