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Vieille question mal posée. Elle trahit la propension d’un esprit, soumis à la filière linéaire du temps, à oublier que le principe de sa permanence est logiquement indépendant d’un tel mode de parcours analytique point à point : demander si l’âme est immortelle, c’est déjà soumettre à la logique du tunnel où, annélides, nous rampons, LA CONSCIENCE, espace hors temps par toutes ses dimensions moins une. Vieille comme les assises du monde, la croyance en l’immortalité de l’âme n’a pas à être reniée (I : 39) tant qu’une croyance positive, mieux formulée, n’a pas été jugée digne d’être substituée à cette croyance provisionnelle (I : 42). La topologie de la conscience demeure à décrire. Invitons nos amis topologistes à coopérer avec des poètes férus de la science, afin de développer cette importante discipline.

En attendant, montrons que si nous nous attachons, chose facile, à conserver au mot âme le sens accepté des facteurs luthiers, l’immortalité s’en infère aussitôt. René Thom rappelait voici peu la théorie du moule intérieur de Buffon : cette théorie rend intuitive la vérité que, si l’organisme vivant n’est pas issu d’un tour de potier, ni d’une matrice d’imprimerie (moule extérieur), il n’en participe pas moins d’une forme si impérative que, n’eussions-nous jamais vu l’individu qui se présente à nous, son appartenance spécifique (homme, singe, cloporte, pomme, céleri, ange, etc.) ne nous en saute pas moins aux yeux comme une évidence indiscutable. D’où l’idée d’un vide aux formes ordonnatrices suivant quoi se structure à sa manière chaque organisme en son espèce : c’est l’hypothèse du moule intérieur. Frappés par l’excellence, la force, la simplicité de cette idée magistrale, théologiens, fabricants de canons, et maîtres luthiers – les trois principales corporations intellectuelles de l’antiquité chrétienne – s’étaient, bien avant Buffon, réunis en concile pour convenir d’une dénomination universelle adaptée à cette belle entité : le choix se porta sur le mot âme. Selon cette vue, le vide intérieur à l’homme ne se retire point après la finition de sa formation, mais reste en lui fiché comme une lame, celle-là même que les mahométants croient lisse (hypothèse inutile, et même nuisible, car elle introduit un élément de matérialité où c’est, surtout! le lieu de l’éviter). Présente, canal traversier arc-bouté du point de naissance au point d’issance,

       Ame

l’âme participe à l’évidence de la transcendance appelée conscience, que le luthier, modeste, se borne à nommer intention de bien faire. Du violon voulût-on bannir l’âme qu’on formerait le projet le plus impossible. En tant qu’elle est en nous la trace, infiniment forte, de ce qui n’est pas soumis à la succession linéaire des phases, il est évident que l’âme n’a rien en elle qui lui permette de constater la mort. Rendue à la conscience inconditionnée elle s’y trouve comme chez elle, échappe aux mirages de la pluralité des corps. C’est ce que je voulais montrer.

Or, je ne le nie pas, la suggestion d’une âme « intérieure » aux corps est tout aussi arbitraire que la suggestion inverse d’une âme globale qui, de l’extérieur, les modulerait : cela résulte aussitôt du fait que la catégorie intérieur/extérieur appartient à la topologie physicienne qu’ordonne notre propre organisme, cependant que l’opposition âme/corps, si elle a un sens, ne peut être que métaphysique. En conséquence, et pour corriger l’arbitraire de la description qui précède au moyen d’un arbitraire complémentaire bien pesé, nous pouvons affirmer que l’Insecte, qui porte son squelette à l’extérieur, y porte aussi son âme : raison pour laquelle les petits corps des insectes, dans leur agitation individuelle désordonnée, n’emportent pas notre sympathie ; il nous faut, pour percevoir dans son unité supérieure le corps de l’Insecte, intégrer ces multiples-corpuscules-agités au sein d’une âme ambiante qu’on est d’abord tenté, s’il s’agit de termites, de faire adhérer à la termitière, s’il s’agit d’abeilles, d’inféoder à l’essaim ou à la ruche, etc. Mais il semble plus raisonnable d’écrire que cette âme est sans limite repérable, et que nous sommes nous-mêmes, en tant que corps philosophiques, inclus dans l’âme de l’Insecte, apte spirituellement à nous comprendre mieux que nous, philosophes à squelette interne, ne sommes disposés à la saisir. Il nous faudrait, pour disposer à la merci de notre microscope bizarre une image du corps de l’Insecte qui fût à notre guise, procéder sur cette entité idéale à une opération topologique tel le retournement de la sphère, dont l’Univers en personne nous donne un si éclatant exemple quand, offrant à l’attention des astronomes qui scrutent les plus lointains phénomènes possibles – entendons les images reçues des ultimes confins du monde observable, là que sa pellicule vieille de quinze ou vingt milliards d’années adhère à l’inconnaissable –, il leur impose, farce épique, d’enregistrer du même coup les traces de ce qui, au plus proche voisinage du premier coup d’archet dit « big bang », eut lieu à l’origine des coordonnées dans une sphère de rayon minimal, car l’espace alors, simple germe, commençait à peine à prendre forme. Soit que, d’un regard mental extériorisant, nous les interprétions comme les premiers soubresauts d’un fœtus, soit que nous y admirions l’arabesque qui tapisse d’un magistral entrelacs unitaire la surface interne de la bulle intitulée âme du monde où nous gîtons, ces deux points de vue ne trahissent que notre propre structure elliptique, hantée d’une excentricité bifocale obsédante, la même qui nous fait honorer de la tête ce que nous abhorrons des pieds et tenir des propos vains sur ce qu’il y a de meilleur et de plus divin. (Amen).

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