Étiquettes

, , , ,

Aucune image n’est immédiate, toutes sont dans le loin, le tôt, le proche ou le tard »

Jacques Prévert, Imaginaires

Aucune phrase d’Isidore Ducasse n’est immédiate ? Il semble en effet que toutes soient dans le loin, le tôt, le proche ou le tard. Le corpus ducassien forme le plus global exemple de distanciation, le plus large ensemble d’énoncés distanciés. D’où les effets d’accélération temporelle remarquables que je pointe à l’article rotation de la composante temps. Hors livre, dans la vie même du littérateur s’observent ces effets de demi-tour – qui sont en fait, on va le voir, de quart-de-tour : après que l’affaire des Chants soit tombée dans le lac, il en prend son parti et décide de tirer la leçon de cet échec : tout au plus y trouvera-t-il matière à correction.

Au plan logique, George Spencer-Brown (mathématicien et poète à ses heures, élève de Russel et de Wittgenstein) a développé dans Laws of form un concept formel de la vérité imaginaire dont le statut est analogue à celui des imaginaires par rapport aux réels en mathématiques. Il néglige malheureusement d’en donner des exemples effectifs autres que le sempiternel énoncé dit d’Épiménide le menteur, alors que de tels exemples sont si nombreux en poésie. Pour entrevoir de quoi il s’agit, il suffit de se rappeler qu’en algèbre le statut réel ou imaginaire d’une racine d’un polynôme dépend de la position du repère Oxy : de même si l’on élude la référence d’une proposition, qu’on l’émet dans « l’absolu », elle affecte une signification indécise, mais qui lui confère un charme tout particulier ; hors contexte, nombre d’énoncés deviennent ainsi imaginaires. Un exemple extraducassien indéniable est l’assertion :

« la poésie est inadmissible ».

Ce titre de Denis Roche peut s’entendre :

1° tel quel (notons cela + 1) ; on pensera, dans ce sens, qu’il veut décourager les fauteurs de petits vers, genre initiateur d’un prodigieux gaspillage de papier ; mais il peut s’entendre aussi

2° comme ironie (notons cela – 1) ; il s’agirait alors d’une parodie explicitant ce que pensent, sans le dire, tous les Monsieur-Homais de la terre, mais que ne pense pas du tout un poète pratiquant.

Or, dans le doute entre ces deux options (la première garde tout son prix si, retournant au réel, on constate que Roche a cessé de publier de la poésie, fait de la photographie), on obtient en fait :

3° une oscillation de la valeur de vérité autour de ± i. L’énoncé devient poétique, auto-contestateur. Paradoxal, dirait un logicien bivalent. Nous dirons qu’il prend alors une signification imaginaire. Et c’est le seul sens qui rende compte à la fois du fait que 1° ce titre est devenu celui des œuvres poétiques complètes de l’auteur et 2° qu’il a depuis longtemps cessé d’y ajouter. La prétendue contradiction entre Maldoror et les Poésies ressortit au même registre – à cette importante nuance près que les Poésies, si elles ne sont pas du tout de la poésie au sens admis de Monsieur Homais, ne sont pas non plus exactement de la photographie, encore qu’elles en acclimatent quelques techniques.

Il convient de bien distinguer cette « indécision » du sens, tant de l’imprécision relative d’une probabilité chiffrée (nombre bien réel compris entre 0 et 1) que d’un flou verlainien, voire mallarméen, correspondant en fait à une distribution du sens à laquelle convient assez le mot derridien de dissémination. Dans la phrase de Roche, comme dans les nombreux couples (mots à double-sens) formés par Isidore Ducasse dans ses Poésies, il y a oscillation entre deux sens très bien définis, et c’est ce qui permet de parler d’une valeur imaginaire. On a sans doute en mécanique quantique (indéterminations de Heisenberg et collapse du psi) des énoncés mixtes en tant qu’ils mobilisent à la fois des probabilités chiffrées et des sens imaginaires, mais l’aspect logique de la chose n’a pas encore été formellement explicité.

Advertisements