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À la différence de la plupart des animaux, qui préfèrent consommer leur proie encore palpitante, les charognards – notamment l’*hyène et l’homme – réservent le plus vif de leur intérêt gastronomique à la chair d’avérés cadavres. Sachant que les meilleurs morceaux des dépouilles humaines se rencontrent en enfer et au paradis – suivant qu’on a un *dieu porté sur le cuit ou sur le cru –, il était naturel, tout jugement de valeur suspendu, qu’amateurs de telles dépouilles et chantres de ces réserves sévères, en particulier des jungles infernales, *Dante, *Milton fussent distingués du titre d’hyènes de première espèce (II : 13). Leur application à les décrire (hypothétiquement, bien entendu) se traduit toutefois par deux rapports bien différents. Dante, rêveur cadastral à la *Sade, Fourier ou *Loyola, compose un catalogue de supplices adaptés, selon lui, aux différents péchés. Milton évoque une lande placée sous le signe de l’absence (comme son titre Paradise Lost l’indique, il s’agit moins d’un lieu positif, à visiter comme un musée des horreurs grouillant de sujets, que du négatif du paradis, hanté par ses formes évidées). – Quant aux vivants, on sait que Dante, politicien actif, ne craignit pas d’ordonner des supplices ; Milton, politique chambré, d’une verdeur toute verbale, n’eut, lui, d’autre responsabilité que celle de ses discours et pamphlets, dont la plupart visèrent, atteignirent des proies mobiles. Comme *Pascal, comme tout chrétien convaincu de la souveraineté de la *mort, ces auteurs, surtout Dante, ont exercé sur leurs lecteurs une hypnose des moins favorables à une réflexion calme, à la construction d’actes positifs, à l’écriture des algorithmes d’un monde moins hostile, à l’exhibition des conditions de modalités nouvelles de la *bonté. Ils ont favorisé, à leur manière suggestive ou passive, la carrière du *mal ; plutôt que leurs ouvrages, les esprits tolérants envers la description de l’horreur préfèrent aujourd’hui parcourir les documentaires sur l’histoire du XXe siècle. – Les amateurs de Dante, Milton n’ont pas été dépaysés par la teneur des Chants de Maldoror (ils ont toujours pensé qu’un Dieu terrible, *tout-puissant, est capable de tout), mais bien par leur ton : à la différence de Lautréamont, Dante et Milton s’étaient bien gardés de marquer le caractère péri-hypnagogique, illusionniste et *bateleur de leur performance suspecte. Jeteuse de sorts ou tourneuse de cartes, l’hyène se donne pour mage révélateur ; elle n’est plus crue du lecteur réveillé.

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