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La suite des *métamorphoses de *Maldoror permet de douter parfois si c’est encore un héros ou déjà un anti-héros. Question mal posée, en fait. La dialectique héros/anti-héros repose sur l’alternance entre une conception naïve, extérieure, du caractère héroïque et une conception intensive – compréhensive – de sa nature. Déchu, caricaturé ou *travesti, le héros n’en garde pas moins les traits décisifs qui permettent de l’identifier. Le passage par la « déchéance » est une éclipse qui s’inscrit dans la trajectoire héroïque. Mais, alors que le récit classique se situe du point de vue de la connaissance du héros (Ulysse est toujours connu comme Ulysse, sinon par le lecteur, du moins par le poète ; bien que le comte de Monte-Cristo paraisse dans le roman de *Dumas sous ce titre, le lecteur sait d’emblée que c’est Edmond Dantès), l’anti-héros paraît, quant à lui, positionné du point de vue de la méconnaissance, de la dérision : la poésie, la transcendance en sont exclues. Néanmoins c’est dans la mesure où elles ne le sont pas tout à fait, que le récit existe : ce peu, par où elles agissent, permet au texte de se produire. Il y a encore de l’héroïsme dans la fiction anti-héroïque. C’est dans la mesure où la complétude de ce refus est narrativement stérile que le récit moderne est en crise. Corrigeant *Pascal (Br. 159) :

Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j’en vois quelques-unes dans l’histoire, elles me plaisent fort. Mais enfin elles n’ont pas été tout à fait cachées puisqu’elles ont été sues ; et quoiqu’on ait fait ce qu’on ait pu pour les cacher, ce peu par où elles ont paru gâte tout ; car c’est là le plus beau, de les avoir voulu cacher.

 

Ducasse écrit (II : 22) :

Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j’en vois tant dans l’histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n’ont pas été tout à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en augmente le mérite. C’est le plus beau de n’avoir pas pu les cacher.

Transposée aux fictions héroïques, cette *maxime donne :

Les qualités implicites ne sont pas les moins estimables. Lorsque je les perçois dans une histoire, elles ne me déplaisent nullement. Elles ne sont pas restées tout à fait implicites. Elles ont été agissantes. Ce peu, par où elles ont surgi, marque la capacité de l’auteur. C’est le plus fort de n’avoir pu les étouffer.

Revenant au texte de Pascal, on voit qu’il fonctionne comme éloge d’un héroïsme confiné, inrécitable, significatif d’une relation de tête-à-tête entre le héros et *Dieu qui exclut tout rapport aux autres hommes : pure mystique de l’action sainte, des pensées vouées à rester inédites. Pascal n’a pas connu ce sort : ses Pensées ont été publiées ; du point de vue du lecteur profane, c’est le plus beau de n’avoir pas pu les cacher. Pourtant, le discord entre les deux versions (celle de Pascal, celle de Ducasse) n’est pas essentiel : pour l’un comme pour l’autre, les actions, les textes, les qualités, existent d’abord dans un état irrelatif où non seulement ils échappent à la publicité, mais où nul rapport au public n’est prédéfini : la dimension publique se surajoute, tardivement, à la chose, qui n’a pu se développer que dans son absence. Ni Pascal ni Ducasse ne voudraient de la chose qui serait conçue pour être vue, pour satisfaire le public. Pascal va jusqu’à regretter qu’il en soit informé (même tardivement). Ducasse s’en félicite ; les qualités du héros lui semblent montrables – ses pensées, hautaines et méchantes ou modestes et bonnes, également publiables.

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