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Le mythe d’Homère aveugle a fait crever les yeux à bien des rossignols. Celui qui s’initie à un nouvel instrument a raison d’éloigner tout ce qui lui paraît de nature à l’en distraire. Désireux de tirer de l’organe élu tout ce qu’il peut en tirer, il ne laisse pas traîner à proximité un instrument familier, lourd de facilités connues. Ainsi, pour apprendre à parler une autre langue, il est bon d’oublier un moment la sienne. On évite l’écueil du polyglottisme actif : en philosophie ces textes étranges, fatalement illisibles, où la pensée semble faire du trapèze volant entre le français, l’allemand, le grec, etc. L’harmonie, compréhension en acte, s’opère dans une seule langue, ou n’a pas lieu.

Si les sens du corps ont dû leur spécialisation respective à une ségrégation de ce type, une discipline qui possède son autonomie ne doit pas craindre davantage de coopérer avec une autre que les sens du corps ne craignent de coopérer dans nos actions. Pour les articuler entre elles, le point est de savoir ce qui, par construction, leur échappe respectivement. Loin de les faire entrer en concurrence, on les applique chacune à ce qui échappe aux autres, on tend à en organiser la mutualité.

L’horizon d’une telle articulation – l’art total – chimère vouée à ne connaître que des débuts de réalisations prometteurs, décevants –, n’est illusoire que dans la mesure où, envisagé lui-même comme isolat rétif à intégrer la non-linéarité des actions, il fait perdre de vue la réalité morale qui en est la seule incarnation assignable : la conciliation des actions, non plus comme modèle spectaculaire proposé à des voyeurs au repos, mais comme mode dynamique du vivre ensemble.

L’opposition entre les moniques (spécialistes d’un mode, ennemis de toute interférence ou voisinage avec d’autres) et les multiques (promoteurs de la coordination des disciplines, de la composition de leurs résultats) est celle qui règne entre l’artiste enfermé, style Flaubert, et le poète ouvert à l’univers, ambitieux d’insérer ses actions dans l’infini réel. Tout art jeune est monique, tout artiste imbu d’enfance enclin au monisme. Les fantasmes autistiques de toute-puissance accompagnent les premiers pas ; alors tout est prétexte à affirmer l’autonomie. Les plaisirs mesurés de la coordination veulent plus de maturité : alors on ne craint plus de se perdre dans les mélanges, on cherche à vérifier qu’on est capable de prouesses articulables avec celles d’autrui.

 

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