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Épithète affectée dans Poésies I au socialiste Jean-Jacques *Rousseau. Grincheur n’est pas un terme d’ornithologie (qui grinche, émet un grinchement désagréable, voisin du cri de la pie grièche), encore moins un néologisme ou une coquille pour grincheux, comme l’ont cru des ignorants. Selon le Dictionnaire Argot-Français et Français-Argot de Georges Delesalle (1896), grincheur signifie voleur – plus exactement chapardeur. Plutôt que le passage fameux du Livre II des Confessions sur le ruban volé à Madame de Warens, *vol dont Jean-Jacques gémit d’avoir laissé accuser une jeune domestique :

« Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime, comme s’il n’était commis que d’hier »,

l’allusion vise à mon sens le passage du Livre I relatant les menus larcins opérés chez son maître graveur à l’incitation d’un ami. L’ambiguïté est peut-être une chausse-trape : Ducasse a pu élire ce mot rare en assonance avec son quasi-homonyme grincheux (grief banal envers Rousseau, dont pourtant le caractère ne s’assombrit qu’après sa persécution effective par ses anciens alliés). Il est alors intéressant de voir comment, 1° lancé par ce mot sur la fausse piste de la banalité, le lecteur primesautier, relisant mieux, s’aperçoit 2° qu’il y a grincheur et non grincheux, impute alors la faute à l’auteur (un métèque, n’est-ce pas) ou à son typo, pour enfin, en troisième lecture et s’étant informé dans l’intervalle, s’apercevoir 3° que l’humeur du citoyen de Genève n’est nullement mise en cause dans ce passage, mais bien l’espèce de balance qui s’établit entre la tendance juvénile à s’approprier les choses sans les demander, et la généralisation adulte qu’en opérera le socialisme : la proposition « Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « ceci est à moi » », etc. du Discours sur les origines de l’inégalité mène droit à l’axiome proudhonien « La propriété, c’est le vol ». La position de Ducasse concernant la propriété n’est cependant pas tranchée ; entre le collectivisme, vol de tous par tous, et la reprise individuelle, vol plus circonscrit, il y a place, insinuent les Poésies, pour une technologie du don universel : don allant du poète que chacun secrète vers tous ses semblables sans exception. La société des fourmis n’est pas la seule capable de cet altruisme judicieux. L’Internet, au départ de la distribution gratuite des données, préfigure un avenir non moins précieux.

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