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Au prix du *goût, c’est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés (I : 15). Cette définition, opposée à la définition romantique et pré-lambrosienne qui en fait l’orée de la folie, appartient (si je me fie à un vague souvenir de lecture fugitive) à un philosophe ou savant de la première moitié du XIXe siècle ; elle se retrouve presque mot pour mot dans certain propos de Théophile *Gautier noté par Goncourt le 18 janvier 1864 (« Gautier prétend que le génie est le luxe de la santé, le parfait équilibre des forces vitales »). L’originalité ducassienne est de l’associer au goût – vertu qui ne se renforce qu’à l’épreuve et s’oppose à ce qu’on tienne le génie pour inhérent au sujet qu’il affecte, comme *Hugo intitulant Les génies un chapitre de son *William Shakespeare. Le génie paraît à ses résultats. Il est ordinairement méprisé en Europe, témoin l’absence de tout Office de Détection du Génie, quand il y a foule de concours pour situer les talents. (Les deux choses sont sans rapport : le génie ne concourt jamais, il se déclare, comme l’Etna ; on n’imagine pas une *queue de volcans pour un concours de laves.) Le responsable exclusif de ce mépris est Paul *Valéry, auteur d’un génie nul – encore que cahiériste intéressant – qui, par ses propos acides et habituellement sceptiques, répandit vers les derniers jours de la IIIe République l’idée que le génie est une fiction. Un tel office existe au Japon, pays indemne de la peste valéryenne. L’étape suivante doit consister dans la construction légitime du génie (voir par exemple à ce sujet Glenn Doman, Enfants : le droit au génie). Il n’est pas convenable – illusion comique des novices – de s’approprier le génie des effets que la conscience éprouve. Le génie est aussi impersonnel que le granite, que le champ, que l’espace, que la conscience. L’exercice régulier des translations, transformations, recompositions, etc. ducassiennes a l’intérêt technique de permettre de produire de la littérature au kilomètre, et pas n’importe quelle littérature ! De la très bonne, que dis-je – de l’excellente littérature ! Il a en outre le charme de développer chez ce bon lecteur, devenu bon auteur, et, pourquoi pas, modèle français, le sentiment du génie à un point insoupçonné. Isidore Ducasse n’est pas un génie égoïste, comme ces gens qui gardent le secret de leurs tours ; c’est un génie qui donne la clé d’accès au génie. Critère : j’ose écrire que quiconque n’a pas obtenu, par le moyen que j’indique, la sensation permanente de nager dans le génie, comme le requin pourfend les eaux, n’a pas encore exactement – c’est-à-dire pratiquement – compris Ducasse. Au moyen de ce qui n’est pas une drogue, mais l’exercice légitime et impérialiste de notre pulsion réformatrice, nous accédons au bonheur complet (sans réveils pénibles, à la bouche amère et au cerveau douloureux) d’un ange capable de se trouver, comme chez lui, du soir au matin et inversement, dans la magnificence et la paix des agréables cieux. – Le paradis est où je suis, disait Voltaire ; mais, il garde la clé en poche. Isidore Ducasse la livre à tous.

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