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1811-1831. Mathématicien prodige, initiateur de la théorie des groupes. Il est extrêmement rare que, dans le domaine intellectuel, un homme très jeune laisse une trace assez nette, originale et marquante pour mobiliser après lui des dizaines de chercheurs appliqués à développer ce qu’il n’a fait qu’indiquer. Le XIXe siècle n’en a connu que deux cas, Évariste Galois et Isidore Ducasse. Abel, mort à 28 ans, laissait en revanche une œuvre mathématique abondante. Or, considérées avec assez de recul, les idées de Galois et celles de Ducasse présentent des points de rencontre remarquables. D’abord, l’énoncé que « la poésie doit être faite par tous, non par un » est anticipé par Galois au plan de la recherche mathématique lorsqu’il s’élève contre l’égoïsme des chercheurs qui, animés par un esprit de concurrence et d’envie, cachent leurs résultats aux autres dans des plis cachetés, etc. (« Quand la concurrence, c’est-à-dire l’égoïsme ne règnera plus dans les sciences, quand on s’associera pour étudier, on s’empressera de publier ses moindres observations pour peu qu’elles soient nouvelles, et on ajoutera :  » je ne sais pas le reste  » ». Sur la méthode, 1831). C’est l’esprit même des Poésies. Moins platoniquement, plus littéralement, quand Isidore Ducasse initie un traitement textuel qui invite à inscrire la proposition dans un espace combinatoire où elle est susceptible d’être associée non seulement avec un ensemble de propositions préexistantes, mais, formellement, avec un ensemble fini de propositions virtuelles, ses transformées, dont le spectre – le paragramme a-t-on dit depuis lors – est appelé à se dessiner ainsi en arrière-fond intellectuel, substituant à l’inconscient infini et sombre un ensemble vaste mais explorable et fini de composés verbaux, ce plongement dans le virtuel, sans précédent en littérature, s’apparente d’assez près au point de vue de Galois lorsqu’il conçoit chaque solution particulière d’une équation à partir du groupe de toutes ses solutions. Galois avait commencé vers 1830 d’opérer à l’égard de ces énoncés abstraits qu’on appelle équations algébriques, qu’on soumet au calcul, et qui présentent la propriété d’engendrer des solutions *imaginaires aussi dignes d’inscription que les réelles ; il avait fallu quarante ans aux mathématiciens pour tirer la leçon de cette invention proprement structurale : le groupe des substitutions des solutions d’une équation algébrique. En 1870 justement, Camille Jordan publia les trois volumes de son Traité des substitutions, où se trouve, pour la première fois, un exposé didactique de la théorie que Galois avait laissée, sous une forme souvent implicite, brouillonne, cursive et éparse (Quel gâchis! s’exclamait-il), dans les mémoires et les papiers que son frère et légataire avait remis à Liouville. Quelque lumière qu’on y trouve, cette rencontre a lieu, je crois, d’être placée au premier rang des nouveaux frissons qui parcourent l’atmosphère intellectuelle à l’heure où écrit Ducasse, dont l’œuvre, comme celle de Galois, ne sera réfléchie et repensée qu’avec des décennies de retard. Les littérateurs n’ont, malheureusement, guère envers le travail de leurs prédécesseurs ce regard de développeurs fraternels que les mathématiciens semblent diriger les uns vers les autres. La littérature reste une histoire de famille, rien n’interdisant à une veuve de s’asseoir cinquante ans sur les inédits de son mari, voire de les foutre carrément au feu telle Mme Renard Jules incendiant les passages à son goût trop crus du fameux Journal julien (il faut comprendre : il devait y être question de son QAL ; ça ne passionne pas forcément la postérité ; mais : question de principe). Et même une œuvre d’importance signalée demeure, si elle présente l’intérêt de traiter sa filiation autrement que sur le mode couru et applaudi de l’œdipe, largement incomprise, traitée en phénomène exotique, plus fréquentée en ses pages pittoresques que pour ce qu’elle apporte de neuf à l’intelligence et à l’imagination.

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