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« Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous » (I : 51). En dépit de ce conseil, il est peu instructif de traiter comme d’un problème propre de la forme de Poésies II (où le mot forme ne reparaît pas). L’accent mis sur la forme indique un mode de réaction à la lecture – ou un mode d’aménagement de la transition lecture-écriture – qu’il faut pratiquer, et d’abord illustrer pour le faire sentir. Domine en effet, presque partout, la tendance à centrer la critique des propositions littéraires, philosophiques, politiques, journalistiques, etc. sur les significations qu’elles enrobent, c’est-à-dire sur les intentions qu’on prête à leurs émetteurs. Viser la forme ne signifie pas que le fond nous soit indifférent, mais que la forme est ce qui s’offre le mieux à la manipulation, si l’auteur a bien pris ses dispositions : de même une poêle se saisira mieux par le manche. Certes, le choix de la forme ne se comprend qu’en liaison avec le souci moral ; réciproquement. Mais il appartient au lecteur de faire abstraction de cette liaison, toutes les fois qu’il y trouve avantage. Une critique active (généreuse, charitable) de ce que l’édition, la presse, etc. nous proposent consistera à reprendre la forme des énoncés qui nous interpellent, à nous en servir comme départ d’une variation qui sera meilleure que l’original, si nous avons quelque chose à y redire : il s’en faut souvent d’un simple iota qu’une proposition nous satisfasse pleinement ; pourquoi, dans ce cas, priver l’univers de cette correction heureuse? Ce n’est pas le seul avantage de cette option. En nous intéressant à la forme des énoncés critiqués, nous pouvons aussi, quand nous sommes en position d’être commandés, procéder (tel l’original de Thyl Ulenspiegel, faux benêt qui prend tout à contresens et s’assure ainsi, sous le masque de l’imbécile, un volant de liberté) à une volontaire, mais littérale, mésinterprétation des ordres qui nous déplaisent. En revanche il arrive que l’emploi d’un mot exact provoque un tollé. (Un emploi fort judicieux du mot détail, pris au sens pictural, a fait ainsi vouer M. Le Pen aux gémonies par toute une gauche décidée à maintenir son octroi sur le vocabulaire.)

Du point de vue purement formel, si l’on cherche dans la littérature ultérieure des ouvrages qui puissent être rattachés à son type d’entreprise, c’est à des essais de « poésie combinatoire », ou machines logiques à produire du texte qu’on peut référer Poésies II : ainsi de Raymond Queneau les Exercices de style, les Cent mille milliards de poèmes pourront être évoqués. Mais ce parallèle n’est pas plutôt tracé que se rappelle à la réflexion l’originalité de l’entreprise ducassienne : mener de front le changement de perspective technique et l’évolution morale. Queneau, comme Perec, etc. ne sont assurément pas des hommes qui, à titre personnel, se désintéressent de la morale; mais, peut-être parce qu’ils ne se croient pas *capables ou pas appelés à aborder les choses de ce biais, qui loin de les aider, les handicaperait (paraissent-ils croire), toute une partie de l’œuvre, la partie oulipienne, fait, suivant les expresses directives de F. Le Lionnais, abstraction complète de ce qui n’est pas formel : pas davantage qu’en mathématique (du moins dans l’interprétation hilberto-bourbachique régnante à quoi adhèrent sans réserve les membres informés de l’*Oulipo) il n’y a dans cette acception de l’exercice littéraire d’inscription métaphysique ou morale. On fait les choses « pour voir » ce que ça donne, comme un chimiste, etc. Cette mise entre parenthèses (si l’on veut cette epochê husserlienne) du point de vue moral correspond à un moment historique défini : l’après-guerre de 40. La déroute des valeurs admises, la pâle figure que firent devant le nazisme les philosophes contemporains, ont littéralement assommé le questionnement moral, l’ont ravalé à des formes marginales, ésotériques ou simplement traditionnelles ; même un philosophe comme Sartre – pour qui cette question eut le prix qu’on sait – laisse en plan son projet d’une Grande Morale qui devait faire diptyque avec L’Être et le Néant, pour se plonger, à tête perdue (cela lui fut mainte fois reproché), dans les caprices de l’engagement politique, sans la solidité d’un corps principiel qui garantirait que c’est bien en philosophe que Sartre s’engage et tranche. Son «retour à l’éthique» tourne significativement autour de la question littéraire dans ce qu’elle a de plus fascinant pour Sartre, cet anti-Ego que fut pour lui Flaubert. Publication tardive, L’Idiot de la Famille, sans doute son livre le plus important, le plus riche de sens et d’ouvertures, paraît avoir impressionné davantage par sa masse que par un contenu sans doute rarement exploré. – On peut du reste (flash back) alléguer que le formalisme, s’il a dû à la défaite de 40, à la Shoa puis au Goulag, l’opportunité de régner un temps quasi sans partage, plonge ses racines dans le XIXe siècle, où sous la figure molle de « l’art pour l’art » (paire, et méprisante comparse de son apparent antinomique bourgeois : « le porc pour le porc » = « le fric pour le fric ») elle culminera en 1914 dans la sotie de Gide Les Caves du Vatican où le personnage de Lafcadio, poussant à l’absurde l’immoralisme déjà visé par Gide en 1902, voire cette légèreté d’alcyon qui fait le charme de Paludes (1896), se fait artiste du meurtre, acte gratuit comme un autre. Comme Gide y prétendait, le livre scandalisa : hanté lui aussi, mais sans oser l’aborder de front, par la question morale, Gide montrait, sur un cas d’école, où mène logiquement un art tenant son propre exercice pour un horizon suffisant. Ce qui différencie les Lafcadio réels du personnage de Gide, c’est que le mal qu’ils font par indifférence ne s’embarrasse guère d’esthétique : la petite secte des parieurs du zéro pour le zéro n’est, dans leur ensemble, qu’une partie exceptionnelle, mais nécessaire, comme la partie vide dans un ensemble quelconque. – Tout ce que je viens de rappeler à gros traits est bien connu ; il témoigne à mes yeux de deux choses : 1° dans la période considérée, la morale théorique n’en est nulle part ; habitués à n’y voir qu’un corollaire de la croyance religieuse, fût-ce en le seul impératif kantien (joli monstre en polystyrène expansé, de poids nul), les philosophes ont laissé la question ouverte ; 2° Poésies II qui contient germe la réponse à cette question n’a ni été compris ni même pesé ; mais cela, nous le savions aussi. →Unité

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