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1821-1881. En lui décernant le titre d’« écrivassier funeste » N° 7, Isidore Ducasse traduit, en termes constants, le brevet de *romantisme que, dans une lettre privée, *Baudelaire, qui traitait Gustave en frère, lui adressait en 1865. Pourtant Flaubert s’acharne, lui aussi, contre la littérature personnelle. À l’heure des Poésies, il a publié deux romans : Madame Bovary (1856) et Salammbô (1863), auxquels venait de s’ajouter, le 17 novembre 1869 (on voit que cette année faste ne fut pas seulement celle de la construction de la première motocyclette, la Michauline de Perreaux et Roper, machine applaudie mais qui ne circula point car, à l’instar de Maldoror, elle effraya les contemporains), quatre mois après l’impression des Chants, ce livre dont le titre singulier a, pour une oreille exercée, des résonances si curieuses :

 

L  E  S

DUCASSE

Y ONT SENTI

M E N T A L.

Tel, Dupin flairait de loin s’il y avait ANGUILLE sous ROCHE. Point ne faut être grand décrypteur d’énigmes pour dégoupiller celle-ci : où le critique enchifrené croit humer, de l’auteur au lecteur, les incertitudes para-phéromonales d’un sentiment renifleur, les Ducasse (entendez Isidore et ceux de sa lignée, laquelle prolonge, avec des moyens raffinés, celle des *Corneille, des *Racine, des *Descartes, des *Pascal, des *Vauvenargues ; Flaubert ici se pointe, quoique modestement, en ami de la famille), les Ducasse, dis-je, gens au nez creux, ont senti une opération MENTALE. Par exemple, une poésie peut être tout autre chose qu’une vulgaire pièce de vers, un roman bien mieux qu’un prétexte à larmoiement. Traçant un parallèle entre la déception du révolutionnaire quarante-huitard Deslauriers et celle de l’amoureux romantique Frédéric Moreau, Flaubert eût aimé que ce fût ce parallèle, et non ses termes *indécents, qui frappât les plus mentaux d’entre nous, mes amis, et dont ils prissent la mesure *géométrique et *railleuse. Il n’allait pas tarder à s’engager dans une entreprise littéraire qui occuperait les dix dernières années de sa vie : un  » roman  » épistémologique dont le sous-titre (exhibé par Raymond Queneau : Du défaut de méthode dans l’apprentissage des sciences) explicite bien le projet, marqué en filigrane dans le difficile intitulé de 1869. Décédé au moment de la parution de Bouvard et Pécuchet (1882), Flaubert n’eut pas à subir les incompréhensives exclamations de ses  » pairs  » et contemporains :

GONCOURT. – Singulière conception !

MALLARMÉ. – Étrange aberration !

(La réaction de ces deux-ci, qui ne sont pas les plus stupides, donne l’aune de celle des autres). Dans Bouvard et Pécuchet, les pseudo-lecteurs rapides d’aujourd’hui, à l’instar des non-lecteurs d’hier, préfèrent voir les mésaventures de deux imbéciles. Cette méprise est la plus économique, entendons celle qui permet de sauter au plus court les problèmes abordés ; elle s’inscrit normalement dans le destin d’un ouvrage qui, sous le titre Les Infortunes de la Lecture – et sous le haut patronage du Quichotte –, fait triptyque avec Madame Bovary et La Tentation de Saint Antoine, (ce dernier est un mystique-amateur du IVe siècle soumis pour partie à une mode spirituelle de son temps). Du charme exercé par les romans bleus sur l’esprit de la femme d’un médecin de province, de la passion d’un ermite pour les bleus ciels d’Orient griffés de styles verticaux (échos des croix à crucifier les lions), le romancier passe à l’étude, plus virile que la première, d’un pittoresque moins épuisant que la deuxième, de l’influence des livres « instructifs » sur la raison, les sens de deux hommes d’âge mûr, desquels pour justifier les loisirs indispensables à tant d’études le roman commence par faire deux rentiers. Comme Antoine et comme Emma, ce sont des humains normaux, foncièrement *bons, sans génie ni sottise particuliers, mais conscients de l’aspiration de l’esprit à plus de verticalité. Pour l’époque, Flaubert a ainsi effectué les deux tiers du tour de son sujet : femmes et rentiers mis à part (les stylites y sont déjà), quels lecteurs, cher Ulysse, restent en lice ? Les *adolescents – plus quelques savants et « critiques », gens qui font métier de lire : pas grand monde en vérité. De tels livres, où la littérature se prend pour objet, elle ou son retentissement, surgissent aux tournants de la civilisation, quand un changement de régime dans la diffusion de l’écrit modifie, comme jadis à la fin du XVIe siècle, comme naguère dans la seconde moitié du XIXe, et comme aujourd’hui en cette fin du deuxième millénaire, le rapport lettrés/illettrés – plus profondément le rapport de l’écriture à la lecture. De la copie (nous préférons aujourd’hui la numérisation) des textes par les deux scribes flaubertiens à leur *correction ducassienne, opère le tournant de l’analyse à la synthèse. Du Dictionnaire des Idées reçues aux Poésies, il y a l’écart (moral et tempéramental) du constat à la performance. Reste la base : une banque de données en expansion, dans l’attente d’un logiciel navigateur apte à faciliter que nous y mentalisions nos dérives et nos intégrations.

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