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Moi, je n’aime pas les femmes ! Ni même les hermaphrodites ! Il me faut des êtres qui me ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquée en caractères plus tranchés et ineffaçables ! Êtes-vous certain que celles qui portent de longs cheveux, soient de la même nature que la mienne ? Je ne le crois pas, et je ne déserterai pas mon opinion.

Cette déclaration formelle de Maldoror figure dans la strophe dite des pédérastes (V, 5). À l’apostrophe : « Ô pédérastes incompréhensibles, ce n’est pas moi qui lancerai des injures à votre grande dégradation ! » la rétorcation des Poésies est des plus concises :

Il n’y a rien d’incompréhensible. 

Que l’amour d’une femme soit incompatible avec l’amour de l’humanité (I : 16), cela se vérifie tous les jours, va sans commentaires. Les amateurs de la petite histoire curieux des goûts érotiques de nos grands auteurs (il y eut naguère une collection sous ce label : je me rappelle avoir feuilleté dans un grand magasin l’Innovation le volume La vie amoureuse de Jean-Paul Sartre – torride !) doivent, faute d’anecdotes certifiées sur la vie sexuelle du Montévidéen, se contenter de la légende uruguayenne, en particulier du  » témoignage  » (tardif : 1916) d’une tante (sic – voilà de l’humour à la *Guillot-Muñoz : en fait une demi-cousine par alliance, Eudoxie *Petit) d’Isidore Ducasse, laquelle, au rapport de son époux (José *Ducasse), fait de lui une manière d’Alcibiade. Ragots. Rien n’interdit d’imaginer l’ange mort *vierge ; il n’est pas convenable qu’un mutant de la pensée partage les passions du peuple. Pour les amateurs d’évangiles, la femme qui est à ses pieds (II : 92), sans doute pour laver le parquet, à moins qu’il ne s’agisse d’une pédicure, fait certes penser à Marc 7, 25 ainsi qu’à d’autres passages propres à réconcilier la femme avec ses instincts d’agenouillement, sans préjudice de sa vocation allo-nettoyante ; plus topiquement, les lecteurs de *Rolla, liront dans « La femme est à mes pieds » la seule réponse enregistrée à l’interrogatif alexandrin :

Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?

Mlle Tania Farah a soutenu en Sorbonne le 26 octobre 1992 une thèse sur L’univers féminin dans les Chants de Maldoror. Toujours cette passion féminine de faire tourner l’univers autour de son propre nombril ! Si Mlle Tania Farah avait eu le sens des valeurs non sommaires, de nature à réduire, non subitement peut-être, mais étape à étape, le diamètre des taches de sang intellectuelles – dont Poésies I marque qu’elles ne partent pas à l’eau de mer –, elle eût traité du Schéma logique triodal chez Isidore Ducasse et plus généralement de l’opportunité de la transistorisation des Lettres. Je me serais procuré un ouvrage au titre si prometteur. Il faut avouer, avec amertume, que tant qu’une femme persistera à venir mettre, à la périphérie de nos côtes hypermentales, son grain de sel de mère, nous quitterons difficilement les berges.

Du point de vue de la poésie, une observation s’impose : la femme n’entre que dans des rôles stéréotypés. Ils sont incompatibles avec la dignité d’un style soutenu. Telle est l’exigence de la poésie, qu’elle ne supporte guère de compromis avec ce qui n’est pas la grandeur. Les essais de camper la femme en être idéal (comme les poètes courtois) ou mystagogique (L’amour fou de Breton, l’Elsa d’Aragon, la femme d’Eluard) aboutissent invariablement à de la poésie faible, conjointe, dans les faits, avec la prière à l’intéressée d’aller se rhabiller, de laisser le poète écrire (car, c’est ce qu’il fait de mieux). En poésie une bonne femme est une femme morte (lisez les Nuits d’Young, Quelque chose noir de Roubaud). A fortiori, dans un poème comme les Chants de Maldoror, où « l’homme » s’entend génériquement, il n’y a pas lieu de s’attendre à des considérations partielles sur la femme : vue d’une hauteur relative, la nuance des sexes est imperceptible. S’il s’agit des ardeurs de l’amour, sujet qui a pu affecter çà et là quelque apparence de noblesse, il paraîtra difficile, dans un poème qui prend l’homme pour thème, c’est-à-dire pour adversaire, de les diriger autrement que sous l’égide d’une forme classique de la perversion : les femelles du pou et du requin sont mobilisées à cette fin (chacun avoue que les coïts correspondants sont peu pratiquables, si ce n’est en poésie) ; plus couramment (sans nous placer davantage au plan pratique), un adolescent molesté peut servir de support : on sait que l’amour grec est le moyen le plus classique, en littérature, de tourner la difficulté que pose la représentation des instincts qui nous apparentent aux animaux vulgaires. En saine logique, le combat contre l’homme et celui qui le créa ne peut s’accommoder, dans le sein de l’humanité, que de deux formes d’amour : 1° narcissique ou autodirigé (je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me compose… et je me trouve beau !), 2° homothétique et annihilateur (c’est celui qui atteint les adolescents qui finissent mal, comme Mervyn, ou retombent dans le néant comme des cloches de plongeur, comme ceux cités (II, 1). Par une rencontre qui n’a rien de fortuit, tous deux sont mis en scène par Lautréamont.

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