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Bien connue en musique, la fausse-relation a lieu en littérature au détour d’une phrase ambiguë, quand le lecteur vient à douter quels mots doivent être accordés ensemble pour aboutir à un sens préférable. Par exemple, 1° dans la phrase (II : 152) :

Dans la main d’Elohim, instrument aveugle, ressort insensible, le monde attire nos hommages.

 

l’apposition peut s’entendre alternativement comme postposée (s’appliquant à Elohim) ou comme antéposée (s’appliquant au monde). Au bon sens du lecteur de juger si la qualité d’instrument aveugle convient mieux à Elohim ou au monde. 2° Dans la phrase (II : 103) :

« Le théorème est railleur de sa nature »,

le mot de est source d’une ambiguïté pareille : on peut entendre aussi bien a) que c’est la nature du *théorème qui le fait *railleur – ou b) que le théorème est source d’une raillerie qui vise sa propre nature ; suivant qu’on opte pour a), pour b), ou pour les deux ensemble, on a trois significations distinctes. 3° Un troisième exemple est fourni par la phrase (II : 102) :

À travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs de billard distingueront le développement des thèses sentimentales.

Lue en courant, elle manque de clarté. Pour la saisir, il faut souligner les deux syntagmes clés :

À travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs de billard distingueront a) le développement et b) les thèses sentimentales.

Le lecteur comprend alors que la distinction exigée de lui porte entre développement et thèses sentimentales – et non pas, sur je ne sais quel développement des thèses sentimentales qu’on lui suggérerait, bizarrement, de distinguer à travers les rayons en bois d’un gouvernail intellectuel. Finalement, un sens très clair apparaît à travers la paraphrase suivante :

« En appliquant les règles décrites ou impliquées dans notre :

M A N U E L

rhétorique et logique

de

PILOTAGE

à l’intention des poètes débutants

qui n’auraient pas, pour autant,

déjà renoncé à

penser

(au moins de temps en temps)

Composé en phrases indirectes très-compréhensibles de

Messieurs les Professeurs de Billard

auxquels ce livre est dédié

afin qu’ils aient à cœur l’éclaircir et développer

ainsi qu’en proposer quelques applications

___

PARIS

LIBRAIRIE GABRIE

Passage du Verre d’Eau, 25

1870

Messieurs les Professeurs enseigneront à leurs élèves à bien distinguer le *développement (glose parfois longue qui met à jour et stipule en détail les implications sourdes ou pimpantes incluses dans une maxime compacte) des *thèses sentimentales (tout aussi longues, mais bavardes d’une bave qui ne véhicule quelquefois rien, et qu’il vaut alors mieux essuyer avec indifférence, comme un crachat ; mais parfois aussi contenant des pépites de sens qui valent d’être détectées, et fournissant alors une bonne matière à correction).»

La fausse-relation (3°) décrite ici est faite pour être démêlée, et il y a tout lieu de penser que l’auteur ne l’a pas voulue, la confusion pouvant venir du typographe qui négligea de mettre les italiques qu’il faut. Cependant, une autre fausse-relation a lieu dans la même phrase, qui, elle, a sans doute été voulue, entre les deux acceptions possibles de l’expression « Professeurs de Billard » : soit qu’il s’agisse de ceux qui enseignent à cogner au moyen d’une quille des boules roulant sur un tapis vert, ou bien des professeurs de Chirurgie, agissant mains gantées et visage couvert en vue de ne pas contrevenir, même d’un souffle, aux règles de l’asepsie (née comme Isidore Ducasse en 1846). Ces deux acceptions, entre lesquelles l’auteur laisse au lecteur la faculté de choisir, s’il lui plaît, il paraît clair qu’il les accepte toutes deux. Une partie du travail du professeur de poésie consiste bien, par le faire inclut dans ce mot poésie, à montrer que ce qu’il exprime d’une manière cursive (forcé d’aller vite : pas le temps) n’est pas nécessairement simple, et que les coups exécutés par les mots d’une phrase, comportent des suites indirectes, qu’il faut apprendre à bien contrôler si l’on veut réussir de beaux *carambolages. Mais une seconde partie, tout aussi essentielle que la première, du travail du ce professeur consiste bien, par ailleurs, à opérer, au cours de l’exercice pratique de la profession poétique, de nombreux textes malades suivant des algorithmes reconstitutifs qui impliquent une mise à distance, homogène à l’asepsie, des doigts de l’opérateur à l’écart des objets qu’ils séparent, puis réenchâssent, une contamination dangereuse pouvant, le cas échéant, s’exercer dans l’un ou l’autre des deux sens (soit de l’opérant à l’opéré, soit l’opéré à l’opérant).

– Mais pourquoi, interrogera le lecteur troublé, énoncer tant de choses ensemble, d’une manière si compressée, qu’à moins d’être un billard à la retraite, ou – rareté plus grande encore – son professeur, vouant son loisir à réfléchir sur la poésie incomprise, presque personne ne parvient à saisir au juste ce que ce poète, apparent brouilleur de cartes, signifie ? – À cela encore, il y a au moins trois raisons sensibles, qu’il faudra, au bout du compte, accepter d’accepter toutes trois :

1° Une raison peu consciente, associée au sentiment de la mort proche : on s’empresse alors, au prix de rester incompréhensible dans les premiers temps (qui peuvent se compter en décennies), de dire ce qu’on à a dire, le plus courtement mais aussi le plus complètement qu’on peut, non sans risque d’y mêler çà et là d’involontaires confusions.

2° Une raison très consciente, partout lisible et sans cesse réaffirmée, de pédagogie : il s’agit de rendre le lecteur moins imbécile qu’il ne l’est, et que ne contribuent à le maintenir, au moyen de grosses doses assoupissantes d’alexandrins monotones, les poètes non charitables, peu conscients, dirait-on, que la progression de la *bonté, souhaitée par *TOUS, veut un progrès intellectuel effectif de TOUS, ce dont la tâche n’est pas même entreprise par celui qui se contente d’exposer, dans ses vers ou ailleurs, des albatros atterrés, des nuages qui traversent le ciel sans dire où ils vont (il y a lieu de penser qu’eux-mêmes l’ignorent), des divans et des lits puants et lourds (comme des tombeaux), des ventres fracassés, des cuisses, des fesses, tout un fatras de sottises à tomber par terre, et qui impliqueraient, si leur descripteur n’avait eu le bon goût de décéder à temps, que nous nous munissions d’un bon revolver pour aller, au besoin chez lui, telle Charlotte *Corday, en soulager l’univers.

3° Enfin une raison d’ordre postal. Comme il y a bien lieu de redouter, lorsqu’on est affecté d’un génie supérieur à l’ordinaire (et même à l’ordinaire des génies) de n’être probablement (ayons même la hardiesse de dire sûrement) pas compris des générations contemporaines, au milieu desquelles on passe étranger, il faut bien se résoudre, sans amertume, mais avec courage, à déposer son paquet cacheté dans la fente d’une boîte qui, peut-être, risque de ne pas être relevée avant un siècle ou deux. La question n’est pas alors de supputer ce nombre de ces siècles – calcul sans intérêt pour nous et hors de notre portée –, mais seulement de serrer assez notre style et nos feuillets pour que l’objet timbré ne coince pas dans la fente, choie bien au fond de la boîte, où nous formons le vœu qu’il soit, du moins, prémuni des pluies et des neiges.

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