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Quand, pris en flagrant-délit d’erreur manifeste, un auteur est amené à se corriger lui-même, il le fait souvent de mauvaise grâce, en y mêlant de la sournoiserie. D’où une distorsion, voire parfois une aggravation de l’erreur (comme si l’auteur, rancunier, défiait in petto son zoïle : et celle-ci, qu’en diras-tu ?). Une illustration s’impose ici. Je n’en vois pas de plus immédiate qu’au Petit Robert des noms propres. Dans sa première édition (1974), on voyait à l’article DUMAS (Alexandre) une photo qui, sous le nom d’Alexandre Dumas père, reproduisait en fait un buste de Dumas fils. S’agissant du romancier français le plus populaire, tout autre que Paul Robert pouvait s’apercevoir de la confusion (l’ayant constatée, mon premier geste fut de courir à l’article HUGO pour vérifier qu’il n’y avait pas là un portrait de Charles ou de François-Victor). La correction propre, honnête, de cette apparition pseudo-dumasique eût évidemment consisté à substituer, à la tête du maniaque aux camélias, un authentique portrait de l’auteur des Mousquetaires. Alain Rey fit autrement : dans l’édition 1994, il maintient la photographie du buste du débile moral, il se contenta d’en changer l’indication pour mettre : Dumas fils, terre cuite de Carpeaux. Plus d’erreur ? Mais qu’est-ce à dire ? Qu’il faut juger des pères par leurs rejetons ? Mettre à l’article RACINE (Jean) un portrait de Louis Racine? – à l’article GAULLE (Charles de), un portrait de Philippe de Gaulle, amiral? – à l’article LOUIS XIV, un portrait de l’amant de Mlle Chon ? Le buste de Dumas-fils (homme que l’histoire littéraire gagne à ignorer) n’est en fait là que pour garder trace de l’erreur initiale qui consista à donner, moyennant une terre cuite assez mal venue, le préfacier funeste pour son père. Le cas Dumas n’est pas isolé dans ce dictionnaire. Vingt ans après sa déclaration primitive, une erreur non moins grossière se perpétue dans l’édition 1994. Sa victime n’est rien de moins que l’auteur des Provinciales. L’article PASCAL est illustré, non d’un portrait de Pascal, mais de celui de l’abbé janséniste Isaac-Louis Le Maistre de Sacy, affublé pour la circonstance du nom de Pascal.

Note micro-historique. Dû à l’école de Philippe de Champaigne, ce portrait fut exhibé en 1952 par un chercheur amateur (U. Moussali) qui, l’ayant acheté à l’Hôtel Drouot sous le titre Portrait présumé de Lemaistre de Sacy, crut y découvrir un portrait inédit de Pascal. Un peu d’étude démontre que, porteur d’un rabat réservé à l’ecclésiastique, le modèle ne saurait être Pascal. Quand même l’auteur du fameux Quelle vanité que la peinture, etc. eût accepté dans un moment d’égarement de se laisser peindre, il ne fut jamais assez riche pour se payer cette vanité coûteuse, et son seul ami fortuné, le janséniste Roannès, partageait si bien son mépris des images que de ce duc même on n’a nul portrait (on sait de quel subterfuge usa Saint-Simon pour faire peindre à son insu Rancé ; Roannès n’était pas homme à jouer ce tour à Pascal). On n’a de Pascal d’autre image authentique que son masque mortuaire, réalisé justement pour garder une trace de son visage ; ce masque a servi de modèle au portrait de Quesnel dont la gravure d’Edelinck ornant la première édition des Pensées a répandu les traits (le fusain de Domat montrant Pascal à 16 ans est aussi une imagination tardive, ~1680).

(Renseignements tirés de l’article de Bernard Dorival dans le recueil Pascal et Port-Royal, Fayard 1962).

Rey n’a pas corrigé, même à sa manière retorse, cette erreur éclatante ; il eût pourtant été piquant de lire dans l’édition 1994, flanquant l’article PASCAL, ces mots : Sacy, huile de Champaigne. – Parallèlement à la liste des faux portraits, des images désattribuées, des tromperies muséales, il serait instructif d’établir le dictionnaire des fausses valeurs qui courent dans les domaines artistique, littéraire, philosophique, moral, etc., de débusquer les faux-frères et substituts qui, usurpant, peut-être malgré eux, une position à laquelle leur qualité ne leur donne aucun droit, fleurissent, avec un sourire content, sur des trônes de rencontre à l’instar de Sacy jouant Pascal au théâtre Alain Rey, ou sur une couverture du Pascal de Béguin, ou je ne sais où. C’est à une autre, non moins vaste, entreprise
correctionnelle qu’Isidore Ducasse a convié l’univers. Il reste à la correction beaucoup de progrès à faire.

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