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On sait que l’histoire se compose de faits choisis. Vu le caractère éminemment flou de la notion de fait (ne serait-ce qu’en raison de la diversité des langues, des catégories), la philosophie, mais aussi bien la poésie, doit s’interroger sur le principe d’une telle sélection. Il est clair, pour quiconque a lu une page de l’Iliade, que n’importe quel fait n’est pas susceptible de mention dans un tel ouvrage. Moi-même, mammifère évolué (ouvrage de la nature, ou de Dieu, à votre choix), il est clair, pour qui me connaît, que n’importe quel fait n’est pas susceptible de parvenir à la conscience de la classe d’organismes à laquelle j’appartiens. En effet, ma distraction bienheureuse est telle que presque tous les faits m’échappent. Ils ne m’échappent pas tous, voilà le hic, et pourquoi nous avons raison de nous tenir pour imparfaits. S’il était parfait, l’être serait Dieu, qui n’a la conscience d’aucun fait le plus minime soit-il. L’homme, en tant que son ambition oriente naturellement l’aiguille de son intellect vers l’absolu, a conçu diverses stratégies en vue de se débarrasser de la réalité des faits, voire, bien mieux, de leur simple possibilité. J’ai nommé l’histoire. Le concept d’infini, apte à noyer en lui toute singularité, en est une autre. La poésie épique, qui ne veut connaître que les hauts faits, se rapproche par là de l’histoire classique, mais son style la conduit à adopter une définition différente de la hauteur, et partant une métrique très distincte, plus proche de celle de la mythologie. Les personnalités symboliques qu’elle met en scène sont des héros, des dieux ou pour le moins des demi-dieux. Les faits correspondants, même les plus futiles, comme la chute d’un cheveu, ou le meurtre d’une fillette, prennent en regard une signification qui avertit le lecteur de ne pas les interpréter comme des faits ordinaires, mais comme des fictions littéraires de haut goût, de nature à alimenter sa réflexion concernant ses propres stratégies d’élimination des faits. La futilité, la minutie, les spéculations atomistiques se rencontrent inévitablement dans cet ordre de réflexion. Pour tourner notre attention vers des exemples d’apparence extra-littéraire, considérons les sports de compétition. Si l’homme n’était pas foncièrement métaphysicien, habité par le rêve nihiliste d’extinction de toute sorte (jusqu’à la plus imperceptible) de faits, il ne consacrerait pas une partie si importante de son loisir, de son budget à des échanges aussi vains que ceux d’une balle, à des efforts aussi gratuits que ceux d’une course. Venir à comptabiliser comme chose digne de mention un millième de seconde de plus ou de moins dans le parcours d’une centaine de mètres participe d’une entreprise de dévalorisation mystique de tout ce que, par ailleurs, nos organes nous porteraient à enregistrer comme faits notables : l’assassinat d’une centaine de personnes aux portes d’Alger, un tremblement de terre en Californie, ou la hausse générale des eaux océanes, de nature à changer sensiblement les figures géographiques du globe, sont effacés, momentanément ou durablement, de la surface de la conscience au profit d’un record insensible en l’absence d’un chronomètre précis. Ce travail d’inattention systématique, l’homme est forcé de le fournir parce qu’il ne peut dormir tout le temps. S’il était capable de dormir seize heures par jour ou davantage, comme le Lion, croyez qu’il ne s’en priverait pas, et qu’il n’aurait inventé ni le football ni le Calcul infinitésimal. Grâce à ces inventions judicieuses, la pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité. L’option antifactuelle et ultraphénoménique énoncée par Isidore Ducasse est la ligne de démarcation la plus vive entre sa philosophie de la poésie et celle de ses laudateurs surréalistes. Il est vrai qu’André Breton s’affirme hégélien, mais à cette notoire restriction près, de sa part, qu’au sommeil de Hegel sur ses lauriers [il] préfère l’existence mouvementée de la moindre petite grue. Je parie que cette petite-là n’est guère sauvage, et qu’elle ne doit méditer que par exception ; il n’y a pas beaucoup de leçons à prendre d’elle.

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