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La sagesse des nations dit qu’un bon auteur est un auteur mort. Ce sont les circonstances de l’édition qui sont les premières responsables de ce fait attesté. Dans ces circonstances, seule la mort de l’auteur, vieille d’au moins cinquante ans, assure au lecteur actif la liberté d’allure qu’il est en droit de revendiquer envers tout écrit publié. Isidore Ducasse reste, à ma connaissance, le seul écrivain notoire qui ait, par sa pratique autant que par sa théorie, ébranlé les colonnes du temple éditorial, remué les comptoirs des marchands qui y trafiquent impudemment. Je me propose d’examiner la situation présente sous quatre aspects : la manie du texte intégral ; le culte de l’édition-papier ; l’assassinat de la pensée à coups de romans ; la raréfaction des génies efficaces en fonction du chiffre de vente de la librairie.

1° La manie du texte intégral fait que le gros de la littérature est fait de brouillons à peine lisibles. On sait que Balzac, par exemple, à qui manquait, comme à presque tous, le sens immédiat de l’ordre de ses syntagmes, travaillait essentiellement sur épreuves, et que, pour des raisons d’argent, il devait se borner à 5 ou 6 remoutures. Si Balzac avait disposé de notre traitement de textes, je ne doute pas que, devenu un virtuose du couper-coller, il eût mérité la qualité de styliste, qu’Hugo lui refuse ; l’ennui, peut-être, est que nous serions aujourd’hui affligés de quelques romans balzaciens supplémentaires, car il aurait travaillé plus vite, et aurait vécu plus vieux ; mais, ils auraient été d’une telle qualité, si supérieurs à ceux que nous possédons, qu’il eût été facile, ensuite – tous les futiles fantoches qu’il campe chassés – d’en extraire des essais délicieux.

Du reste (en supposant qu’il n’eût pas été rémunéré au nombre de pages, système désastreux quand l’auteur est dépensier), il est à parier que non seulement le style de Balzac eût été meilleur, mais ses romans moins nombreux : comme Umberto Eco l’a noté, l’ordinateur est un ventre, où le livre est bien, a tendance à poursuivre longtemps son évolution, tournée vers une sorte de perfection ultime. Ses phrases approchent la maxime, la loi, la certitude. La forme roman avoue son infirmité. Cette tendance est nette chez Balzac jeune ; ses meilleures pages sont des essais d’un coloris quasi swiftien (sans compter de bons plagiats du style rabelaisien).

En mettant au travail 100 000 pions bénévoles, dont chacun consacrerait une demi-heure par page, durant cinq heures par jour, 300 jours par an, on viendrait à bout de la mise au clair de la littérature à raison d’environ un million de livres de 300 pages par an. Ces chiffres – purement indicatifs, rassurons-nous – donnent une idée de la rapidité avec laquelle on parviendra à doter la bibliothèque de la lisibilité à laquelle les auteurs, les lecteurs ont droit. Publié sous forme numérique, ce travail autorisera, bien entendu, le lecteur à basculer, chaque fois qu’il voudra, vers la version primitive, dite « originale » (ne serait-ce que pour s’amuser un peu, blague inoffensive, aux dépens de l’auteur claqué). – Objection courante : certes, la détection d’une panne est à la portée du premier venu. Mais, qu’il s’agisse de philosophie ou de plomberie fine, sa correction exacte veut beaucoup de compétence. Pour corriger un maître tel que Pascal ou Voltaire, ne faut-il pas lui être supérieur en génie, en intelligence ? – Non ; ou plutôt : dans un petit ensemble de cas seulement. Car,

a) ayant intégré des milliers de données inconnues à ces auteurs, nous sommes à même de voir, mieux qu’eux, ce qui fait défaut à leurs textes, à en compenser les manques liés au défaut d’information ;

b) pour ce qui regarde la morale, intérêt essentiel de leurs ouvrages, denrée qui peut encore en faire préférer la lecture à celle de bien des livres contemporains, il est intéressant de recourir à des variations formelles : la compétence que celles-ci supposent ne nécessite pas une longue expérience des choses, mais seulement une bonne connaissance des principes variationnels, connaissance à la portée des jeunes gens. Au bout du compte,

c) ce qui, pour être amendé, exige effectivement du correcteur une grande maturité intellectuelle et morale se réduit à un petit ensemble de phrases. Nous disposons, par bonheur, de quantité de vieillards au yeux de qui Voltaire, Pascal, etc. sont, moralement parlant, des petits garçons. Pour chacun de nous, savoir qu’à cinquante ans, à soixante-dix ou plus, nous serons en mesure de faire ce que nous ne savons pas faire encore à vingt ans, ou à trente, est un encouragement à continuer d’écrire, de mûrir. – De la copie pure et simple, travail à la Bouvard et Pécuchet, à la correction la plus fine, tous les stades intermédiaires existent en droit.

2° Le culte de l’édition-papier fait qu’il faut être un héros pour lire en Pléiade Saint-Simon ou tout auteur de ce type. Vous êtes sans cesse renvoyé, sitôt qu’un mot ou une tournure vous trouble, au bout du volume, dans des notes qui, souvent, vous renvoient à d’autres notes qui, elles-mêmes, vous renvoient à celles d’un volume précédent. N’est pas en cause l’excellent travail d’Yves Coirault, mais le choix de la forme livre par un éditeur timide, qui ne s’est pas aperçu que l’état numérique, évidemment appelé à dominer, convient seul à l’édition de ce type d’ouvrage. Par ailleurs, représentez-vous l’effort que doit fournir le lecteur s’il veut, par exemple, éditer pour sa curiosité personnelle la collection des passages de ces Mémoires relatifs disons à la Maintenon. Vous avez comme moi vu un certain nombre de bouquins de Morceaux choisis de Saint-Simon : il y en a de toutes sortes, depuis ceux qui s’intituleraient Portraits jusqu’à ceux qui s’appellent La Régence. Cela montre que le besoin d’extraits thématiques n’a pas échappé même à un individu aussi borné qu’un éditeur. Ne parlons pas de l’index général des Mémoires, que le lecteur patient du tome I à dû attendre six ans. Au moins le possède-t-il, ce qui n’est pas le cas de l’acheteur de l’édition Bouquins des Œuvres complètes de Hugo ; je m’étais promis d’acheter cette édition dès la parution du volume d’index qui faisait pour moi tout le prix d’une réédition de textes que je possédais déjà : il n’a jamais paru. Ici aussi l’édition numérique résout le problème : l’index, comme la concordance, sont des virtualités inhérentes au numérique.

3° L’assassinat de la pensée à coups de romans est l’ultime avatar du périclitement des genres littéraires. On dira, en faveur des genres, qu’ils exercent un tri naturel sur le public : ils le bornent à un petit nombre d’amateurs prévenus (de ce qu’ils vont lire, au moyen d’une bande annonce flatteuse). J’objecte que, du point de vue du goût, chaque caste contient toujours assez d’adeptes : c’est pourquoi l’usage éditorial du mot ROMAN est une infection. – Les romans, à la vertu somnifère connue, bercent dans l’état de fait ceux qui ont le loisir de s’y complaire. Non seulement ils ne remédient à rien, mais il habituent à tolérer l’intolérable. Tout romancier est un criminel mou. Comme un policier qui vérifie la virginité d’un casier judiciaire, j’identifie un éditeur non pervers au fait qu’il ne publie pas de romans. Les éditeurs qui, contre l’aveu de l’auteur, ont l’insolence d’imprimer le mot ROMAN sous le titre d’un ouvrage d’un genre supérieur, parce qu’ils s’imaginent qu’il lui vaudra 500 lecteurs de plus, sont les mêmes qui publiaient le portrait d’Aragon un couteau entre les dents pour annoncer son ode à Staline, et qui déconseillent d’insérer des équations dans un texte susceptible de s’en trouver éclairé : ils croient tout stigmate intellectuel à proscrire, parient sur l’ineptie comme sur une valeur d’avenir. Ce sont les pneumothorax de la notion de genre, exécutée au moins depuis Racine et Shakespeare.

4° Si la proportion des génies efficaces en littérature était une constante, la poésie française aujourd’hui compterait bien plus de Victor Hugo, d’Arthur Rimbaud et d’Isidore Ducasse en action qu’elle n’en comptait en 1870. L’obsession des coûts, des tirages, la prostitution de la notion de livre, ont changé cela. L’empressement général à ne pas prendre son temps y est pour quelque chose. Relevons en effet que le faible rendement d’une nation en littérateurs excellents est lié

a) au long temps nécessaire à en former un spécimen : quelque quarante ans d’exercices (passons sur le cas des quelques obscurs ou lumineux génies qu’on sait) ;

b) à la condition, relativement héroïque, de gens qui n’ambitionnent pour eux-mêmes que d’être appréciés après leur mort davantage qu’ils ne le sont de leur vivant. L’amour du verbe (entendez la méfiance du substantif) est si inhérent à l’écriture, qu’un auteur conscient doit craindre de passer d’une pratique d’écriture libre, gouvernée par le pur amour (moyennant laquelle il est seulement « quelqu’un qui écrit ») à un statut public (qui le substantialiserait sous le substantif « écrivain »). Cette condition serait insupportable si l’écriture n’était en soi une source de gratification parmi les plus vives. Le poète hâlé qui, dédaignant l’emphase du mot voyant, exerce, d’en haut du mât, l’utile fonction de vigie, dirige son regard vers un avenir que la plupart méprisent ; lui-même est méprisé. La religion scientiste fait qu’on lui préfère aujourd’hui le futurologue, le sondeur, le compétent. Hier le poète était honoré. Son tour a passé ; il ne reviendra pas ; les privilèges morts ne renaissent pas. N’importe. Quand chacun se sera rapproché de sa place, la poésie pourra être aimée, exercée pour elle-même, sans divinisation ni phytisation de ses vecteurs. Si tous les rôles assumés sont indispensables, quiconque remplit le sien honore *tous les autres.

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