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Nous naissons justes. Chacun tend à soi. C’est envers l’ordre. Il faut tendre au général. La pente vers soi est la fin de tout désordre, en guerre, en économie.

(II : 112)

Cette maxime est dans les Poésies la seule expression affichée d’un dogme du libéralisme économique. Ce qui plaît à Ducasse dans cette doctrine, c’est évidemment son caractère à la fois optimiste et paradoxal. Le fameux adage « vices privés, vertus publiques », paradigme des interprétations qui font servir le « mal » – ou ce qui est censé tel (l’égoïsme des acteurs économiques) – à la cause du bien (la croissance, l’équilibre du marché), ne pouvait qu’attirer son attention. Pied de nez aux doctrines sacrificielles qui vantent l’abnégation et notoirement à Pascal que (II : 112) corrige :

Nous naissons donc injustes : car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée. (Br. 477)

Ce « paradoxe » du libéralisme, dont Pascal n’eut pas soupçon, eût interpellé en lui le mathématicien. Davantage qu’une balise isolée, (II : 112) suggère – et tout d’ailleurs confirme – que Ducasse eût intégré l’aspect économique du libéralisme à sa poétique. Il est clair que ses sympathies théoriques ne vont pas au communisme, au socialisme, au proudhonisme. La société qu’il implique n’appelle nulle intervention d’Elohim ni d’aucun de ses lieutenants nationaux ; elle s’appuie, au contraire, sur la liberté des acteurs économiques et poétiques. Le seul principe régulateur extérieur est l’intelligence, disons mieux : l’intéressement spirituel et intellectuel de tous ; cette option résulte du concept d’une société où *TOUS ne sont pas seulement des acteurs économiques, mais encore et parallèlement des acteurs poétiques. Livré à lui-même, le capitalisme économique est une machine vouée à l’emballement ; le capitalisme poétique en constitue le correctif indispensable, le bras régulateur de la rétroaction négative. S’il est beau de cultiver le sens des biens, il n’est pas moins bon de favoriser le sens du beau. Celui qui fera la première chose, tout en restant capable d’admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, corrigera, par la conciliation des vertus essentielles et des vertus dérivées, l’incomplétude inhérente à la première. Malheureusement, les poètes dévoyés ont versé en masse du côté révolutionnaire ; il y avait eu un grand poète auprès de Lénine, un autre auprès de Trotsky ; il y en eut encore un au côté de Georges Marchais ; il n’y en eut jamais, au grand jamais! aucun aux côtés de Friedrich von Hayek, de John Kenneth Galbraith, de Raymond Aron! Ce n’est qu’en Afrique, patrie de l’humour noir, qu’on a vu présider des poètes libéraux. Rarement. On y a vu, hélas, plus souvent, présider Ubu. Généralement, les poètes n’ont pas compris que l’ordre libéral leur laisse (je ne dis pas : leur assigne) au regard du capital un rôle essentiel, qu’il ne tient qu’à leur esprit d’occuper. Faute de cette inflexion céleste : l’expansion de la poésie, sa sœur et son gyroscope, l’ordre libéral devint en jaunissant cette énormité comique qu’une jeune fille d’un peu plus de quatorze ans nomma l’horreur économique.

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