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Et encore, quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes les plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la comparaison judicieuse que vous avez certainement pu savourer avec impunité, […]

(IV, 2)

Quand même la puissance suprême nous en ferait un crime, notre nature (habitudes, caractère, et le reste) nous ramènerait toujours à la métaphore ou à la comparaison. – Or, quel est l’effet d’une telle figure de rhétorique? Pourquoi est-elle si dangereuse? En quoi compromet-elle l’assurance de notre inscription dans l’aire potagère où s’entrelacent les vivants? – En ceci qu’établissant une identité formelle entre des objets de grandeurs très diverses (piliers, épingles, baobabs…), elle nous fait perdre, non pas le nord, mais le sens de l’échelle. L’expédition d’Alexandre de la Grèce à l’Inde, la horde des Huns, la conquête de Cortez, la caravane de six cent mille hommes que Napoléon Ier traîne entre Madrid et Moscou, ces prouesses de la présomption armée ne sont pas davantage, pour qui les envisage avec recul, que la migration d’une colonne de termites ou le passage d’une nébuleuse. C’est l’adhérence de l’observateur à une échelle – par ailleurs arbitraire – qui lui fait trouver de la *grandeur là où il y a, tout au plus, de la masse. Cette illusion d’optique systématique conditionne étroitement notre échelle des valeurs : ainsi s’organise la dangereuse transition du quantitatif au qualitatif. Or un sens que nous prenons l’habitude de négliger s’atténue, s’atrophie, bientôt meurt ; la poitrine diminue de même quand nous prenons le pli de respirer à moindres phases. Omettre les rapports d’échelle entre les choses, traiter sur un même pied les petites puissances et les grandes, voilà l’effet de la représentation : clé de la réalité virtuelle, ainsi que d’un vote à l’ONU. Criminelle, cette omission? Dangereuse, en tout cas. Du point de vue du Très-Haut, elle risque de paraître impardonnable, s’il est vrai c’est Lui que nous frustrons suprêmement dans cet égarement. C’est dire que, si le Dieu de Grandeur existe, le métaphoriste, et même le modeste comparatiste risquent de passer une mauvaise arme à gauche, de se gratter la nuque au jour du jugement. Les Anciens qui, flétris du nom d’iconoclastes, proscrivaient les images, obéissaient à un instinct métaphysique vraisemblable. Figurer Dieu, l’homme, les animaux, les événements, sans indiquer entre eux de relation d’ordre, est un des principes qui structurent les Chants de Maldoror. S’y marque clairement l’esprit de la métaphore, celui de la comparaison : la forclusion de la dimension ; devenu extérieur à son livre, Ducasse pourra y pointer le principe du mal, le nœud du problème. Ce collapse de la métrique, ce privilège démesuré donné à la topologie, aligne le crabe, le pou, Dieu, son cheveu, le bousier poussant sa boule, les mouches, les rhinocéros, toute la bande sinueuse des évadés de cartoons, sur une ligne de départ aussi excentrique, du point de vue de la vie vécue, c’est-à-dire de la bourgeoisie, que les individus participant à une course dans Alice in Wonderland. Sur le même écran de cinéma on voit Ulysse en peplum, Stars War, Microcosmos, les polars, les navets, soudain superposés dans un melting now inquiétant. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi la multiplication est interdite – pourquoi Maldoror ne repasse plus dans la vallée ou s’élèvent les deux unités du multiplicande ? Que personne ne trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les tours par deux, afin que le produit soit quatre ! C’est qu’il y a longtemps que le signe fois du *produit, ne pouvant opérer efficacement que sur des êtres arithmétiques de grandeur assurée, ne signifie plus rien en poésie.

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