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Pratique introduite par les *situationnistes en référence au *plagiat ducassien. *Vaneigem écrit :

En 1955, Debord, frappé par l’emploi systématique du détournement chez Lautréamont, attirait l’attention sur la richesse d’une technique dont Jorn devait écrire en 1960 : « Le détournement est un jeu dû à la capacité de dévaloriser. Tous les éléments du passé culturel doivent être réinventés ou disparaître. » Enfin, dans la revue Internationale situationniste n° 3, Debord, revenant sur la question, précisait : « Les deux lois fondamentales du détournement sont la perte d’importance, allant jusqu’à la déperdition de son sens premier, de chaque élément autonome détourné, et en même temps, l’organisation d’un autre ensemble signifiant qui confère à chaque élément sa nouvelle portée. » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, p. 284)

Guy Debord – dont le § 207 de La société du spectacle reproduit sans y rien ajouter (II : 58) (la première phrase est sautée) et (II : 59) (sur le plagiat) – consacre à la notion de détournement son § 208 :

Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation ; fragment arraché à son contexte, à son mouvement, et finalement à son époque comme référence globale et à l’option précise qu’elle était à l’intérieur de cette référence, exactement reconnue ou erronée. Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologie. Il apparaît dans la communication qui sait qu’elle ne peut prétendre détenir aucune garantie en elle-même et définitivement. Il est, au point le plus haut, le langage qu’aucune référence ancienne et supra-critique ne peut confirmer. C’est au contraire sa propre cohérence, en lui-même et avec les faits praticables, qui peut confirmer l’ancien noyau de vérité qu’il ramène. Le détournement n’a fondé sa cause sur rien d’extérieur à sa propre vérité comme critique présente.

(Guy Debord, La société du spectacle, § 208)

Vaneigem note par ailleurs :

Le détournement, qui est la tactique du renversement de perspective, bouleversait le cadre immuable du vieux monde. La poésie faite par tous prenait dans ce bouleversement son véritable sens, bien éloigné de l’esprit littéraire auquel les surréalistes finirent par succomber piteusement.

[…]

Le conditionnement a pour fonction de placer et de déplacer chacun le long de l’échelle hiérarchique. Le renversement de perspective implique une sorte d’anticonditionnement, non pas un conditionnement d’un type nouveau, mais une tactique ludique : le détournement.

Le renversement de perspective remplace la connaissance par la praxis, l’espérance par la liberté, la médiation par la volonté de l’immédiat. Il consacre le triomphe d’un ensemble de relations humaines fondées sur trois pôles inséparables : la participation, la communication, la réalisation.

Renverser la perspective, c’est cesser de voir avec les yeux de la communauté, de l’idéologie, de la famille, des autres. C’est se saisir soi-même solidement, se choisir comme point de départ et comme centre. Tout fonder sur la subjectivité et suivre sa volonté subjective d’être tout.

[…]

Seul le jeu désacralise, seul il s’ouvre sur une liberté sans limite. Il est le principe du détournement, la liberté de changer le sens de tout ce qui sert le pouvoir ; la liberté, par exemple, de transformer la cathédrale de Chartres en luna-park, en labyrinthe, en champ de tir, en décor onirique…

[…]

Au sens large du terme, le détournement est une remise en jeu globale. C’est le geste par lequel l’unité ludique s’empare des êtres et des choses figées dans un ordre de parcelles hiérarchisées.

Si le lecteur trouve ces citations trop longues, qu’il accepte mes excuses. Elles étaient nécessaires, s’agissant de la plus courue des exportations para-ducassiennes dans l’idéologie contemporaine, pour mesurer l’écart progressif au concept initial : cet écart appelle lui-même le nom de détournement, entendu comme détournement d’héritage (il est confirmé que ce n’est pas un détournement de mineur). Il s’inscrit dans le parti de Vaneigem (encore à peine esquissé dans son article de 1958 Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies) : faire de Ducasse un penseur révolutionnaire ; prétention à peine moins étrange que celle de Claudel mystifiant Rimbaud, même si, cette fois, c’est derrière un pilier d’Internationale que la révélation dut saisir l’adolescent touché par la grâce. Sans entrer dans les détails, relevons que les notions de dévalorisation, de désacralisation et autres idéologisations simples du négatif sont étrangères à Ducasse, et que s’il pratique un certain jeu, il évite toujours de le nommer : en bon pré-wittgensteinien, il fait toujours un partage lucide entre ce qui peut se dire et ce qui, pour se faire, doit se taire (II : 95) : toutes les lois ne sont pas bonnes à dire.) La *maxime, avec ses traits lapidaires, est une des formes privilégiées par quoi ce partage s’opère.

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