Étiquettes

, , , ,

Dans l’Homme qui rit de Victor Hugo, Dea est l’enfant aveugle recueillie par le géant Ursus et chérie, devenue jeune fille, du monstrueux *Gwynplaine, au rire indélébile et figé. La cécité de Dea

« Profitons de cette occasion pour informer les femmes que Dea se prononce Déa. » (Victor Hugo, lettre à Paul Meurice du 4 mars 1869).

illustre ici l’adage : « à quelque chose malheur est bon », car ainsi – telle plus tard la Gertrude de Gide dans la Symphonie pastorale – Dea n’est sensible qu’aux beautés réelles – celles de l’âme – et peut, comme elle le fait en effet, encourager la flamme de son ami difforme. Moins anachroniquement (1846), *Dickens avait naguère illustré avec la petiote du Grillon du foyer (The Cricket of the Hearth) la version ludique de l’avantage d’être aveugle. Gwynplaine et Dea sont nommés (I : 36) dans une phrase qui enchaîne la référence à leurs deux portraits dissonants le récit de Théramène (d’Athalie) dans le cadre du petit programme de lecture que voici :

dea

Programme conçu à l’intention d’une *jeune fille (de 14 ans, bien entendu, pour garantir l’homogénéité des tests). Au sortir du premier groupe (groupe vénéneux), qui, suivant la résistance du sujet – estimée au préalable par la réaction à un ou deux paragraphes ou strophes –, peut comporter les trois lectures de la liste à gauche ou les deux de la liste à droite (mais jamais les cinq, comme le prescrit bien la mise en parallèle du « sinon » : car alors il serait à redouter que la lectrice pérît ; ce qui n’est pas le but), le sujet, observe le Dr Ducasse, tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains, sans but déterminé, comme un homme qui se noie ; les yeux jetteront des lueurs verdâtres. Lisez-lui ensuite, ajoute-t-il, la Prière pour tous, de Victor Hugo. Les effets sont diamétralement opposés. Le genre d’électricité n’est plus le même. Elle rit aux éclats, elle en demande davantage. Le praticien qui opérerait aujourd’hui devrait, bien sûr, adapter le matériel de lecture à notre temps. Mais, si l’on montre de l’esprit (et du meilleur), on lira dans ce texte, plutôt que la proposition d’une expérience réelle chaudement recommandée aux professeurs de quatrième (qui seuls disposeraient facilement d’un sujet de l’âge souhaité ; personnellement il y a bien quarante ans que je n’ai eu l’occasion d’échanger un mot avec, ni peut-être même de voir de mes yeux, une jeune fille de 14 ans), une expérience de pensée, proposée à la méditation de tous. La lecture des auteurs féroces ou débilitants (génériquement : sentimentaux) produisait jadis sur un sujet non immunisé des effets pouvant aller jusqu’au *suicide, conséquence dont tous les poètes ne font pas comme l’auteur de *Werther, que se brosser la manche. Ce danger a disparu, une vaccination automatique ayant lieu de nos jours par le biais de produits télévisuels violents, habituant très tôt les esprits (aujourd’hui une jeune fille de sept ans serait déjà un peu âgée pour le test) à voir indifféremment les spectacles d’horreur et de bonheur. Cette insensibilisation a notoirement plus d’inconvénients que d’avantages : elle fait qu’au lieu de songer à remédier aux maux qui ne nous atteignent pas directement, nous les jugeons partie intégrante du décor. Bien moins qu’à prémunir (chose désormais impossible) les patients d’agressions symboliques graves mais ordinaires, c’est donc à leur fournir, en vue de leur assurer le maintien d’une sensibilité suffisante, base d’une vie spirituellement animée, des substances symboliques rassérénantes mais émouvantes, que veillera l’initié en médecine ducassienne. On ne saurait trop insister sur la délicatesse du choix de tels objets rassérénants : La Prière pour tous, de Victor Hugo, était encore en 1870 un choix tout à fait judicieux, car ce poème, sans démonstrations sentimentales excessives, s’inscrivait bien dans un cadre alors encore majoritairement chrétien. Depuis l’extinction du christianisme, ce type de textes est devenu illisible. Il n’est que plus urgent de marquer à l’attention du public les ouvrages capables de jouer aujourd’hui le rôle indiqué. C’est la mission des critiques littéraires. Fasse le ciel que, telle Dea, ils discernent avec les yeux de l’esprit.

Advertisements