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Florence 1265 – Ravenne 1321.

Poète épique, hyène de première espèce N° 1. *Voltaire notait déjà (Lettres philosophiques, XXII, éd. de 1756): « On ne lit plus Dante dans l’Europe parce que tout y est allusion à des faits ignorés ». Tandis que *Milton ne fut qu’un secrétaire d’État cantonné aux écritures, Dante, partisan têtu du tercet octosyllabique, exerça dans sa contrée des fonctions politiques de premier plan ; il fut une sorte de Henry Kissinger intercity florentin. La proximité du pouvoir paraît propice à la poésie théologique (lisez les Mémoires de Kissinger, ou bien La vie éternelle, roman d’Attali, si vous en doutez). Flattant le débridement de l’imagination catholique du Moyen Âge en décrivant hypothétiquement les landes infernales, le Florentin versa sa quote-part non nulle à la bouilloire des bourreaux inquisitoriaux. Il fit mieux : passant de la poésie à la pratique, il exerça l’autorité dans sa dernière hideur. « En juin 1300, dans la cité de Florence, Dante, à peine élu prieur, ordonne de faire couper les langues de Noffo Quintavalle, de Simone Spini et de Neri Cambio. » (Quignard, Petits Traités, tome II de l’édition Folio, p. 402). Quel d’entre vous, je prie, poètes d’aujourd’hui, peut s’honorer de ce type de prouesse ? Il ne suffit pas de vanter la qualité poétique des discours du chancelier Hitler (grande, je ne le nie pas), il faut voir aussi ses actions. Dans son Paradis, Dante s’évertue en contraste à faire voir tout en beau ; les intertitres de la Divine Comédie (Enfer, Purgatoire, Paradis) ont empêché qu’on s’étonnât (comme à propos du couple Chants /Poésies) de la mutation de vision entre le début et la fin de cette épopée infernale d’abord, paradisiaque ensuite. En effet, pour une raison quelconque, on voit Dante en synchronie, Ducasse en succession. La chatte tricolore ne paraît pas contradictoire ; mais celui qui annonce : « Vous savez, j’ai renié mon passé » est soupçonné. ®Contresens, grues.

Sur le plan formel, la Divine Comédie fournit aux Chants des modèles ; ainsi I-6, aux « dit-il », « répartit-elle »… du roman, bêtes noires de Nathalie Sarraute, suppléent de sobres : « Moi, à elle », « Elle, à moi » droit issus du dialogue Dante-Virgile. L’avertissement inaugural invitant le lecteur sensible à faire marche arrière est du même genre que le « Laissez ici toute espérance » dantesque, qu’il corrige en substituant à l’injonction une invitation à réfléchir. Dès l’incipit des Chants de Maldoror apparaît un emprunt direct à l’Enfer, lu dans une traduction identifiée par Guy Laflèche (http://mapageweb.umontreal.ca/lafleche/ma/dante/#pt1). Du vers

intrai per lo cammino alto e silvestro

Inferno, I, 2: 142,

« il se trouve, écrit Laflèche, qu’il n’existe qu’une seule traduction française qui donne la version de Ducasse, la traduction en prose de M. Mesnard, dans son édition bilingue de La Divine comédie, trois volumes, dont le premier, L’Enfer, a paru en 1854 ». Mesnard traduit ce vers par « je m’enfonçai avec lui dans l’abrupt et sauvage sentier » ; ce sentier, redevenu chemin, donne, via une simple et heureuse inversion (produisant au passage une rime à marécages), le chemin abrupt et sauvage de la première phrase des Chants. La comparaison avec les nombreuses autres traductions proposées en français pour alto e silvestro est instructive et donne lieu d’entretenir un vertige cadencé quant aux traductions.

Si vous n’aimez ni le présent article, ni le jugement ducassien qu’il argumente, relisez par exemple l’article Dante dans *William Shakespeare de Victor *Hugo. À l’inverse d’Isidore Ducasse, qui ne perd nulle part de vue les rapports de la nuit morale et de la nuit physique, ni ne croit qu’on puisse décrire en vers séduisants l’enfer impunément pour les autres hommes, Hugo borne son appréciation à l’aspect poétique de l’épopée dantesque. Parce que Dante est un poète éminent, Hugo ne regarde pas plus loin que ses vers. Poussant cette logique à bout (c’est au bout de la logique que gît la conséquence ultime), il suffirait que nous découvrions dans les Carnets inédits de Hitler, enfin mis à jour, un poème, ou une épopée d’une qualité suprême : en considération de quoi l’auteur d’Auschwitz, de Dora serait blanchi, comme au Lav-o-matic helvétique l’or des juifs calcinés.

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