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Il cacha son caractère tant qu’il put, pendant un grand nombre d’années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu’à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal.

– Où suis-je ? N’ai-Je pas changé de caractère ?

Le caractère ne se modifie pas d’un jour à l’autre.

Pourquoi avoir ce caractère qui m’étonne ?

Tout au moins il devrait rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul : mais, ce n’est pas son caractère.

C’est très difficile d’apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu’un sentiment de répugnance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère.

Tu laisses trop percer ton caractère.

Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur […]

Il fallait quelqu’un qui approuvât mon caractère.

Le lecteur a raison de placer au premier plan la question du caractère : typographiquement, elle ne cesse d’ordonner, avec plus ou moins de grâce, la lisibilité relative des pages qu’il feuillette. Nous aimons à nous faire d’un auteur, spécialement d’un poète, une image fraternelle, bercée dans le miroir fatidique de l’homme : en l’absence d’une connaissance étroite de l’écrivain, à qui la mort, survenue dans l’insouciance des contemporains, a, sans mystère apparent, ôté toute tangibilité, il est normal que nous consultions le caractérologue, ou pour mieux dire le graphologue, puisque cet artiste, ce savant est le seul à user du vocabulaire de la caractérologie en vue d’interpréter les sinuosités ornementales et mentales d’un homme de lettres. Léon Genonceaux eut le premier l’idée de soumettre à l’épreuve graphologique les deux lettres d’Isidore Ducasse qu’il tenait de Dosseur. Il s’est contenté de sténographier le sentiment oralisé de son expert anonyme (disons Toto). Une autre analyse, moins improvisée, plus ramassée, figure dans le dernier numéro paru du Minotaure (mai 1939) ; elle est signée Pierre Ménard ; je n’ai pas eu le temps de vérifier si ce graphologue est bien le deuxième rédacteur de Don Quichotte selon Borges, mais cela ne m’étonnerait qu’à moitié. La voici :

Lautréamont est un homme très réfléchi, très observateur, ayant un grand sens critique. C’est un méticuleux et un homme porté à la méfiance (a).

L’intelligence est vive. Intelligence à la fois intuitive et déductive mais beaucoup plus déductive qu’intuitive. L’homme voit le concret plus que l’abstrait. Grande puissance d’attention, imagination modérée. Forte culture intellectuelle. Goûts artistiques mais il y a un côté primaire dans cette belle intelligence et il commet des fautes de goût, mais il n’a pas cependant des goûts grossiers et son esprit est fin et délicat (b).

Lautréamont est un sentimental. Il a une très grande sensibilité. C’est un hyperémotif. Émotivité toutefois cachée, contenue. Il y a tendance au refoulement (c).

Grande bonté. Aucun signe de méchanceté ou de violence, n’est pas coléreux mais l’humeur est instable, changeante (d).

Pas d’hypocrisie. Homme franc mais homme fermé ne disant que ce qu’il veut, quand il le veut et comme il le veut (e).

Pas d’orgueil, mais il a conscience de sa valeur. Il est un peu vaniteux (f).

Ni sensuel, ni voluptueux. Il est cérébral et il est dirigé dans la vie par des idées (g).

Volonté constante, obstination et même entêtement, mais pas très grande énergie (h).

Aucun signe graphique de dérangement cérébral (folie ou excentricités, exagérations) (k).

Quelques observations générales avant d’entrer dans le détail. Avec François Caradec, admire, lecteur, à quelle distance cette analyse calme se tient des divagations, si nombreuses, qu’ont pu inspirer tant de lectures au premier degré des Chants de Maldoror : on ne voit ici Ducasse ni fou, ni agité, ni orgueilleux, ni méchant, ni faux, ni insensible, ni exceptionnel. Il semble que, devant un objet littéraire, même les gens rationnels que devraient être les psychiatres sont pris d’une frénésie qui leur fait, comme les autres, juger de la personne de l’auteur, qu’ils ne connaissent pas, en phase directe avec les éléments réalistes de la prose qu’ils lisent. Lautréamont campe Dieu en client de bordel ? Ducasse est un second Sade ! Lautréamont écrit Je n’aime pas les femmes ? Ducasse n’aime pas les femmes! Lautréamont montre des insectes appliqués à des actions vengeresses – un dragon volant combattant au milieu du ciel l’aigle appelé L’Espérance – un fou couronné d’un pot de chambre acoquiné avec un pervers pistant un adolescent acheteur de pralines, raisonné par un crabe-tourteau au bord de la mer – une poutre indignée – un coq fendeur de candélabre ? Ducasse a une imagination débordante ! Lautréamont évoque des supplices ? Ducasse n’est pas bon. Lautréamont les détaille ? Ducasse est insensible. Tout Lautréamont vibre de violences diverses ? Ducasse est violent. Maldoror se tient pour l’égal de Dieu, à peu de chose près ? Ducasse est un fou d’orgueil. Maldoror est hémiplégique ? Ducasse devrait se faire soigner. Maldoror a un un œil au milieu du front ? Ducasse devrait consulter un oculiste sérieux. Maldoror a des giries avec une tarentule qui se fend de Rémus et Romulus ? Ducasse aurait intérêt à faire une suite cadencée d’apparitions 5 rue de Lille, chez le Dr Lacan. Le reste à l’avenant. Alors qu’en peinture on admet que les écoles impressionniste et expressionniste n’en sont que deux parmi bien d’autres, on voudrait qu’il existe, partout et toujours, du poète à ses performances, une continuité sommaire, comme entre la colère de Tyson et l’anthropophagie subite dont il essorilla son coup-de-bouleur. On oublie qu’un livre ne part pas comme le sperme d’un éjaculateur précoce, mais qu’il séjourne, souvent de longues années, dans le sial de la littérature, et que celui qui circule parmi les livres, avec sa baguette magnétique ou magique, peut bien faire surgir une chose qui était là, et a aussi peu de rapport étroit avec son personnel caractère que la démonstration du théorème de Fermat avec le tempérament d’Andrew Wiles.

b1) L’intelligence est vive, note Pierre Ménard (appelons-le, pour abréger, Sancho). Non pas très vive, ni fulgurante, notez-le. Les graphologues ont l’usage précis des nuances, et chaque mot compte. Si nous prenons au sérieux la leçon d’Isidore Ducasse, leçon d’équilibre, de contenance, de maintien, nous devons nous rappeler que le génie ne consiste pas dans l’excroissance d’une faculté, fut-ce l’intelligence, mais dans la pondération mutuelle de l’ensemble auquel elle participe. Une faculté superlative, de quelque nom qu’on la cite, serait ici déplacée. Le goût ne l’approuverait pas. Que la poésie doive être faite par tous implique à l’évidence que les intelligences non excentriques y ont part, comme elles ont part au génie : dans la grande concertation réciproque des actions, il n’y a pas d’apport inutile, et chacun peut se rappeler qu’en plus d’une circonstance, pour parler d’abord des choses banales, il a reçu une instruction déterminante de personnes dont l’intelligence n’était pas le trait le plus saillant ; tandis qu’on relate par ailleurs, pour citer un fait plus particulier, qu’enfant, Albert Einstein sembla intellectuellement peu remarquable, et que, bien après, encore, son cadet Wolfgang Pauli (intelligence fulgurante, mais moins équilibrée), venant à l’âge de vingt ans d’écrire pour une encyclopédie allemande un exposé de la Relativité, l’estima, l’ayant rencontré, « peu intelligent » (relativement, bien entendu). Cela fait sentir qu’Aragon rend un service négatif à la compréhension quand, dans son Traité du style, il superlative en Isidore Ducasse l’homme le plus intelligent qui ait jamais daigné écrire (p. 205). C’est l’appeler aigle. Aragon l’excessif ne sent pas que la mesure, la modestie sont incluses, comme composants indispensables, dans un livre qui, d’une manière surprenante pour les idolâtres de l’intelligence « pure », n’implique pas que, sur ce point précis, le poète se sépare de l’humanité de base. Il y a chez l’homme, si l’on raisonne en termes facultatifs, environ dix-neuf autres facultés qui sont tout aussi importantes, voire davantage, que l’intelligence. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, tant d’intelligences supérieures se perdent en route, ne donnent jamais rien de bon ; leurs détenteurs avaient besoin d’être assistés par des amis d’intelligence moindre, par là même capables de choses plus communes, plus indispensables ; se croyant supérieurs, alors qu’ils ne l’étaient que par l’intelligence, peut-être ont-ils déplu à tous ? Je préfère un ouvrier qui ne méprise personne. Il y a plus d’équilibre, plus de force, plus de solidité dans son travail. Écrivons donc, si, un couteau sur la gorge, un superlatif est ici exigé de moi, qu’Isidore Ducasse fut l’homme le plus raisonnable qui ait daigné écrire ; ce n’est déjà pas mal. C’est ce qu’écrit, mieux, André Breton : « Nul, au fond, n’observa plus de mesure que lui dans son langage. » J’observe que c’est le même éloge que fait des Chants de Maldoror François Mitterrand dans ses entretiens avec Élie Wiesel (on s’est demandé une fois pourquoi l’on avait trouvé Michel Rocard, premier ministre remercié, la tête plongée dans les Chants de Maldoror : c’est qu’un peu plus tôt, alors qu’il était encore premier, il avait dû repêcher dans ce livre celle du président. ®Lecture politique). Il faut avoir côtoyé la folie, pour bien priser la mesure, la raison.

b2) Intelligence à la fois intuitive et déductive mais beaucoup plus déductive qu’intuitive. Ducasse a mis dans Maldoror beaucoup de ce côté déductif, raisonneur. L’homme voit le concret plus que l’abstrait. Cela ne signifie pas qu’il néglige le second au profit du premier ; au contraire il l’y cherche. Grande puissance d’attention. D’où le côté aigu, insistant des descriptions. Imagination modérée. Point décisif, qu’aucun critique littéraire n’avait pensé à accentuer avant que Viroux ne débusquât le lièvre des plagiats. Encore une fois, la littérature ne s’improvise pas en posture pythique, pas plus qu’au trébuchet des guéridons. C’est un travail qu’on peut proposer à tout le monde, parce que tout le monde en est capable, et que l’humanité a beaucoup à gagner à cette vulgarisation d’un exercice trop élitairement cloisonné ; les analphabètes sont les ouvriers de l’horreur ; qu’ils commencent par jouer de la plume, ils s’apercevront par la pratique que ce jeu est très supérieur à celui du coutelas ; on fait trop peu de littérature, de mathématiques ; cela se sent presque partout. Forte culture intellectuelle. Goûts artistiques mais il y a un côté primaire dans cette belle intelligence et il commet des fautes de goût, mais il n’a pas cependant des goûts grossiers et son esprit est fin et délicat. Ce côté primaire perce en maints détails des Chants ; loin de nuire à l’ensemble, ces détails l’enrichissent d’un piment spécial ; lorsque j’en découvre un nouveau, ils me plaît beaucoup ; c’est le mieux, de ne l’avoir pas gommé. Un passage de (IV, 2) atteste que c’est de propos délibéré que les « fautes » sont maintenues : « Moi, je veux montrer mes qualités ; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher mes vices! » La mise en œuvre littéraire du caractère dans sa complétude est ainsi la base explicite de la poétique maldororienne. C’est le contraire de la pédagogie vulgaire, qui veut proscrire les traits individuels, parce qu’ils déplaisent au goût du professeur.

c-g) Si l’on craint une contradiction entre le côté cérébral (g) et le côté sentimental (c), qu’on se rappelle que, dans la caractérologie de Le Senne, le mot sentimental ne désigne pas spécifiquement la tendance à s’attendrir sur les faiblesses intimes de l’homme et de la femme en lisant des romans bleus, mais la conjonction d’une émotivité (E) vive, d’une secondarité (S) ferme, très évidente chez notre auteur, et d’une activité (A) modérée ; or l’énergie dans l’action est la plus labile des trois composantes E, A, S : il suffit qu’un « passionné » (EAS) soit en latence (phase dite mélancolique ou dépressive du cyclothymique) pour donner à son écriture, momentanément, le tour graphique du « sentimental » (EnAS). La faiblesse de la caractérologie classique est de n’avoir jamais intégré à sa théorie les éléments d’une description formelle des changements d’humeurs, des variations de tempérament : statique des caractères, elle n’a pas évolué vers ce qui en eût fait une dynamique ; faute de quoi, dans son état actuel, elle ressemble encore davantage à une armoire à tiroirs, cousine du zodiaque à douze signes, qu’à une description réaliste du vécu des marcassins de l’humanité. S’agissant d’un individu sans doute maladif (plus que six mois à vivre à l’heure où il écrit à son banquier), il n’y a pas lieu de s’étonner si son écriture témoigne d’un tonus inférieur à sa propre moyenne horaire. Cette variabilité est d’autant plus certaine que la composante d’hyperémotivité l’est d’autre part : du reste, les Chants de Maldoror témoignent assez éloquemment de l’alternance, méditée par Bachelard, entre phases d’exaltation et phases d’apathie (assoupissement immense). Énergétiquement, le caractère d’Isidore Ducasse n’échappe à la logique du tout ou rien que par la force de cette volonté qui permit à un « jeune homme nerveux, rangé et travailleur », bien connu de nos lecteurs, de terminer à 23 ans trois cent pages d’une poésie renversante, et d’entreprendre, par la suite, une « révolution poétique » dont les petits gigolos de la littérature présente ne sont pas encore arrivés à envisager sereinement, panoramiquement et paranoïaïquement l’ensemble radieux des aboutissements.

(d) Grande bonté. Elle éclate partout, si l’on sait lire. Aucun signe de méchanceté ou de violence. Même les descriptions de tortures, exercice obligé, ne sont qu’indiquées, sans insistance à la Sade, techniquement, avec une absence évidente de goût pour ce genre bas et rampant ; l’auteur passe vite à autre chose, ou bien souligne d’une notation ironique le mauvais goût de la chose (Ô lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l’eau à la bouche ? Ailleurs (IV, 3) : – Je me suis préservé de la tentation trouver de la volupté dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondément comique qu’on n’était en droit de l’attendre.) S’il a choisi le genre noir, c’est dans la perspective d’une démonstration clinique. N’est pas coléreux mais l’humeur est instable, changeante. Les colères sont littéraires ; elles n’en sont que plus éloquentes.

g) Un autre contraste – entre nos deux experts, cette fois – porte sur la sensualité : Sancho ne trouve le scripteur ni sensuel ni voluptueux, alors que Toto relève, réjoui : « Votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois de l’empâtement », il doit avoir le sang chaud. Rien n’est plus naturel que ce contraste. Il y a des heures dans la vie où le chasseur de primes s’arrête un instant, en route, pour regarder le vagin d’une femme ; mais, la halte ne dure que quelques secondes, et, tout de suite après, puissamment aidé par sa main, il reprend, avec une nouvelle vigueur, le porte-plume que ses doigts avaient laissé tomber. Il me semble que j’exprime ce phénomène familier d’une manière volontairement fraternelle, et que le nègre marron n’a pas le droit de se plaindre.

Quant au PARAPHE qui, exceptionnellement, fait défaut au spécimen analysé par lui (lettre du 12 mars 1870), Toto, penché sur cette remarquable absence, affirme un peu bien péremptoirement qu’« il n’y a pas de paraphe et qu’il ne peut y en avoir, étant donné la sobriété du reste » (c’est lui ou Genonceaux qui souligne). Mais, justement, s’il y a une question qui, chez Ducasse, manque de simplicité (voire, lâchons le mot, de sobriété : car le nom de comte de Lautréamont a paru trop glorieux à plusieurs touristes, les mêmes qui disent trois étoiles mieux faites pour pointer une bonne table au guide Michelin), c’est bien celle de la signature : celui qui forma, sous l’indice de la science, le projet d’une entreprise globale de réformation des écrits à l’enseigne du plagiat – pour qui la littérature est un corpus à REVIS(IT)ER de fond en comble, et qui invite tous ses lecteurs à l’imiter dans cet important labeur, la science de la poésie – ne pouvait (ne pouvait!) signer, sans adorner son nom, contingence d’un jour, concession à l’usage des libraires, de la finale entourloupette que, d’ailleurs, vous avez raison de me le faire observer, l’on voit assez souvent au bas des signatures de ses contemporains limités.

4° Nous possédons au moins un spécimen d’écriture très différent de celui des missives. C’est l’écriture d’Isidore Ducasse à 17 ans, en faux frontispice du volume de l’Iliade retrouvé par Jean-Jacques Lefrère à Bazet. Écriture sensiblement plus sthénique, mélange assez pimpant de « sagesse » scolaire et d’orgueil ado, avec des lancés de plume cavaliers et une volonté saisissante d’envahir, harmonieusement ma foi, toute la page au gré de culs-de-lampe spiralés d’un goût vaguement dalinien (épithète qui, pensez-y, ne signifie pas forcément bon, mais plutôt espagnol, comme la giration subite du matador environné par sa cape). L’énergie, la fierté qui se sentent dans ces quelques mots me confirment qu’il ne faut pas juger de l’énergie de base de Ducasse au seul vu de l’écriture des lettres tardives. La plus ancienne, à Victor Hugo, précède presque certainement la rédaction de toute la seconde moitié des Chants de Maldoror. Elle est d’une écriture assez rapide et énergique, proche encore du spécimen précédent (comparer par exemple l’écriture des dates), mais toujours extrêmement claire et veillant à bien séparer les mots, comme quelqu’un qui n’envisagerait pas volontiers de ne pas être compris.

5° Dans les lettres à Malassis des 23 et 27 octobre 1869, on peut observer une tendance bien plus nette à lier les mots, à bâcler certaines syllabes d’un laisser-aller négligent. De plus, règne dans ces pages un contraste assez vif entre la partie gauche et la partie droite, c’est-à-dire entre les débuts et les fins de ligne ; les mots qui attaquent la ligne sont largement espacés et bien développés, tandis qu’à partir du dernier tiers de chaque ligne ils sont comme tassés par la précession du bord droit vers lequel ils déferlent : comme si l’envahissement du rectangle s’opérait alternativement sous le signe du « prenons nos aises », et du « ramassons ce que me reste à dire : la réserve diminue ». Un tel effet échappe évidemment à la vigilance du scripteur, qui, ailleurs, marque un parfait sentiment de l’organisation totale de la page : c’est bien, est-on tenté de dire, un savoir inconscient qui se manifeste, celui que le lecteur instruit, numériquement, de la fin, traduit d’un cynique plus que treize mois. La graphologie, qui parle à propos de l’effet que je viens de décrire d’écriture contrainte, y voit plutôt un indice de « secrétivité », de réserve systématique, voire de dissimulation (ce qui ne ferait alors que confirmer Sancho lorsqu’il écrit : Pas d’hypocrisie : homme franc, mais homme fermé ne disant que ce qu’il veut, quand il le veut). Mme Cobbaert, à qui j’avais jadis soumis cette lettre, trouvait que j’avais tort de parler de duplicité d’écrivain, qu’il s’agissait plutôt d’un être habité par des démons intérieurs, quelque chose qu’il aurait peut-être eu peine à mettre en scène autrement qu’indirectement ; et je pense aujourd’hui que, oui, je me trompais – que Ducasse est bien un auteur « sincère », mais non sans détours, car attaché à traiter d’une manière complexe une problématique, en soi, rien moins que simple. Du reste, le plaisir que nous trouvons dans les complexités objectives, comme les mathématiques, une syntaxe alambiquée, les phrases trop longues, les répétitions, les insistances, les plagiats évidents, les masqués, les retards systématiques imposés à l’apparition céleste de l’élément sémantique clé de la proposition, la logique formelle, les réponses tardives, le courrier qui tend à s’égarer, la réussite brillante des actes composés, l’échec des plus simples, coopèrent sensiblement, chez plus d’un auteur, à la compensation par la grâce d’une sorte de puissance homogène capable de signifier sa rivale, du poids freudien de quelque complexité moins intéressante, insecte antique engoncé dans les toiles d’araignée collantes d’une inconscience toute relative, mais fatale. Qu’il crève – ce n’est pas obligé.

Cet article serait incomplet si je ne signalais, en guise de conclusion, que le cavalier Ducasse (cavalier de fait par le goût des chevauchées, et littérairement cavalier d’échecs par son corrigible inclination aux coups en L) naquit, comme bien des gens en 1846, sous le signe chinois du Cheval. Voici, SGDG, selon ma revue de télé, le caractère de ce signe : Gai, vif d’esprit, naturel et chaleureux, le Cheval séduit par sa sensualité plus que par sa beauté. Changeant, instable et non conformiste, c’est un aventurier dans l’âme. Toujours prêt à l’action, il réagit rapidement et prend des décisions instantanées. Il manque cependant de persévérance. Grand sportif, il est également impulsif et têtu et peut même se montrer colérique. Bref son caractère est parfois explosif. Égocentrique, il tient par-dessus tout à sa liberté. Il n’est ni jaloux ni possessif. En amour il cherche le plaisir et a une âme volage.

Amen.

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