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L’hypothèse carabinée – selon laquelle Isidore Ducasse bachelier aurait entrepris, plutôt que des études d’ingénieur (*Polytechnique ou Mines, suivant *Genonceaux) des études de médecine – paraît aujourd’hui vraisemblable. Non tant en vertu de découvertes matérielles effectives, qui voudraient qu’on sût exactement quelles archives dépouiller, qu’en fonction d’indices intérieurs au texte. D’abord le ton général, celui d’un humour permanent et singulier, ami d’une certaine bouffonnerie noire qui se contracte (définissant l’esprit carabin) au contact des cadavres qu’il faut, en dépit de la délicatesse de nature, s’habituer à manipuler, inciser et anatomiser – ce ton constitue en soi un vaste premier indice global, qui a déjà son prix. L’association permanente au mot yeux d’adjectifs qui ne conviennent qu’à ceux des cadavres (vitreux, pour ceux de « la mère » de Maldoror, blêmes pour les siens, etc.). Puis, bien sûr, l’usage par prédilection de tout un vocabulaire réservé (résèque, rugine, potion lénitive, protubérance annulaire, kyste pileux de l’ovaire, pus blennorragique à noyaux, chancre folliculaire, paraphimosis, aponévroses, branches ascendantes d’aorte, capsules surrénales, atonie encéphalique, névroses, etc.). Puis des passages comme celui-ci :

Un élève m’a raconté que son professeur de seconde avait donné à sa classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant un mois, qu’il passa à l’infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté, que ses nuits étaient troublées par des rêves de persistance. […] Il ne fut pas facile, au premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai de se taire soigneusement, et de n’en parler à personne, surtout à son professeur de seconde. Je conseillai à sa mère de le prendre quelques jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j’avais soin d’arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa.

Ce texte de la fin de Poésies I peut passer pour une fable et, que c’en soit une ou non, ne change rien au fond. Mais cela vous a un petit ton de vérité qui charme. Puis, le caractère même du jeune homme, aussi éloigné, par tout ce qu’on en sait et qu’on devine à le lire avec attention, de la méchanceté de son héros Maldoror (auquel il arrive du reste, par un oubli de l’auteur ou pour toute autre raison, de faire une crise de bonté) que de la vindicte d’un Sade (pour pointer un fébrile félibre qu’on lui compara). Il n’avait rien de sadique, dit *Lespès. L’équilibre et la *bonté sont les premiers traits que stipule le graphologue consulté par Genonceaux. Tout, d’ailleurs, chez Isidore Ducasse, respire – humour et calcul mis à la consigne – la sollicitude envers autrui, l’intérêt envers le lecteur, l’irrévocable décision de contribuer à son amélioration, sa considération comme un malade en voie de convalescence, cajolé, bercé, bordé, materné (Quelques uns soupçonnent que j’aime l’humanité comme si j’étais sa propre mère, et que je l’eusse portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés), potionné (la potion n’est pas bonne mais c’est pour cela qu’elle est excellente), encouragé, à qui l’auteur, soucieux de son bien, revient toujours, lorsqu’il fait sa tournée en début de chant, tenir d’analogues discours compendieux et doctes. Ce docteur est un rien mielleux, et l’on ne sait jamais trop s’il raille ou s’il est sérieux, mais, au fond, on ne doute pas une seconde de la bonté de son intention malgré ses propos cryptés (– Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l’intention du premier est mauvaise, dit-il, docte à toute heure. – Que veut-il dire? Est-ce un nommé O’Path? On dirait toujours, qu’avec lui, les phrases les plus simples cessent de l’être, qu’elles sont à double ou triple entrée. Toujours chinoiser ! Allez vous y retrouver. Enfin, c’est un brave type tout de même), et l’on avale ce qu’il vous sert (pouah). Avec un peu plus de recul, on voit que toute l’entreprise ducassienne est un projet para-médical de salvation mentale, une mise en examen (ceci n’est pas une découverte) du mal du siècle, cette névrose contre laquelle, justement, pas plus tard que vingt ans après, Freud, terminal mousquetaire du siècle nommé, commencerait à bretter sciemment. On eût étonné le gentil Léon *Bloy en lui présentant, au lieu de l’enchaîné de cabanon qu’il cauchemarda, l’honnête et cravaté Dr Ducasse, stéthoscope au cou et clés de l’infirmerie en *poche. De *Sainte-Beuve ou *Musset, à Léon Daudet, la littérature n’a jamais manqué de carabins repentis. Cela dit, je ne pense pas, que, davantage que les carabins lyriques *Breton et *Aragon, qui seraient si sensibles à la raison d’Isidore Ducasse, ce dernier eût fait long feu en médecine, comme Céline. Pourtant, allez savoir. – Cessons de rêver. Ce Dr Ducasse est aussi fictif, ou guère moins, que le comte de Lautréamont au masque de fer de Léon Bloy. Il y a des objections à l’hypothèse du carabinat. D’abord : pas de fait positif, indéniable, comme une inscription à l’école de médecine. Puis le temps : quand placer un tel épisode estudiantin? Immédiatement après l’arrivée à Paris : début 1868. Qu’a fait Ducasse durant cette année 1868? Nous savons seulement qu’il a terminé le Chant 1er, l’a fait imprimer et qu’il a composé le Chant II, avec le souci de se faire lire de lecteurs attitrés. Cela laisse cours à beaucoup d’hypothèses, dont l’estudiantine n’a rien d’improbable. Dans la période suivante, il met la dernière main aux Chants de Maldoror, (avril-juin 1869) et il se dit chez lui « à toute heure du jour » : il paraît difficile de concilier la rédaction, même excessivement rapide, d’un tel livre avec l’observance d’un programme d’études chargé.

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