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Nul ne sait la quantité d’amour que contiennent mes aspirations vers le beau (I, 9). Quelles que soient nos spéculations concernant ce que je n’éviterai pas d’appeler, avec une emphase légitime, le « projet ducassien », je ne suspecte pas la sincérité de l’aspiration foncière du poète, le beau. Les critiques de la poésie, comme ceux de la peinture, ont pris l’habitude de mépriser un mot qui leur semble dater des premiers âges de l’art, quand, s’avançant d’un pas incertain hors de la grotte natale, les artistes, incapables d’un discours tenu sur leur activité, ne craignaient pas d’afficher la forme de leur candeur au frontispice de leurs ouvrages. Cependant, si je me demande pourquoi ma préférence se dirige, à pas raisonnablement espacés, vers la contemplation de telle chose plutôt que de telle autre, je ne parviens pas longtemps à me cacher que le sentiment d’une échelle de la beauté préside à mes choix, toutes les fois que je ne me laisse pas étourdir par la volubile rumeur qui plane en tant de galeries comme un nuage de ténèbre épaisse. Sans doute, le sens de la beauté s’est modifié au cours des âges ; nous honorons des beautés que nos pères repoussaient avec les éclats retentissants de leurs rires sarcastiques ; nous en ignorons d’autres qui les faisaient pâmer. Les changements du goût nous permettent, globalement, d’accéder à plus de variétés, et ceux qui savent arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort (I : 41) ont plus de droits à notre estime que les thuriféraires de l’argus du jour. Ainsi, quand j’ai comparé la beauté de Mervyn à celle d’une rencontre fortuite (etc.) avec tant de justesse (certes, etc.), je me suis conformé à la tendance qui nous porte à dégager les ressemblances que recèlent, dans leurs naturelles propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons sympathiquement curieuses. Cela ne constituait pas un prétexte suffisant pour s’abandonner à des convulsions. Savez-vous que, lorsque je songe au revolver échevelé blanchi dans la main d’un Breton, un invincible frisson me passe entre les poils du crâne ?

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