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Le Beau et le Laid sont des principes incontestables.

Gombrich

Il faut faire voir tout en beau (I : 38). Ce principe simple, évident, clair, absolu, irréfutable, élégant, n’est pas nécessairement facile à mettre en œuvre. Dans un premier stade, le stade financier de l’entreprise, cela peut même sembler impossible : en effet, il impliquerait que nous ne prononcions que des éloges, et ne nous semble-t-il pas que nous ayons, tous, quelques comptes à régler avec des monstres patents ? Isidore Ducasse fait-il voir tout en beau quand il descend, dans un tir groupé de mitraillette automatique, la plupart des têtes penchées sur l’abîme du peu de connaissance intellectuelle ? Sans doute, il le fait en phrases sublimes, qui ne font saigner que l’amour-propre des visés (mais ils étaient déjà morts pour la plupart, et les autres ne l’ont pas lu). Pourtant, la beauté du style suffit-elle ? Sûrement pas. C’est ici qu’un peu de réflexion n’est pas hors de propos. Comprenons qu’un homme, qui sent qu’il dispose de peu de temps pour égrener en phrases la pensée qui lui incombe, ne le peut qu’un superposant dans un même discours différentes composantes sémantiques aux implications hétérogènes, que l’analyse, appliquée ensuite par temps calme par des candidats à une vieillesse longue et non chevrotante, pourra distinguer à loisir, en les étalant sur une table assez vaste pour les supporter côte à côte. L’adoption du masque, assez cocasse au demeurant, du professeur de littérature, individu fielleux, malheureux comme tout ce qui est condamné à croupir indéfiniment dans l’ombre de la peur scolaire (que faites-vous là, mes enfants? allez-vous passer votre vie rangés sur des bancs, comme des poissons de la mer à l’étal du poissonnier attendant qui les mangera? Se vendre, est-ce votre idéal? Moi, j’ai quitté l’école à quatorze ans – est-ce que je ne m’exprime pas clairement ?) présente l’intérêt de permettre un discours qui, dans la bouche d’un jeune homme de vingt-quatre ans, ne serait sans doute pas strictement à sa place, et par suite serait mal compris. La littérature (au fond c’est elle qui parle) est une vieille dame, qui s’exprime souvent avec d’autant plus de grâce qu’elle se module par les organes de messieurs âgés. Quelle honte, d’être un jeune homme ! si beau que les filles affolées le viennent pourlécher comme un bâton de crême-glace, ce qui dérange non seulement l’ordre de son encolure, de sa chevelure, mais encore, circonstance plus grave, celui de ses idées. C’est ainsi qu’on devient mauvais mathématicien. Mieux vaut être laid, ou congédié comme Zanetto, qu’endurer ces sévices doux, mais énervants. Un grand traité de mathématique n’est-il pas la splendeur suprême, tant du point de vue de la philosophie, jalouse, que de celui de la littérature, subjuguée? Et puis l’intelligence est satisfaite. C’est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir ! Les vagabondages du je ducassien, dont le lecteur bougon se plaint de ne pas savoir souvent qui s’y pointe (Maldoror? Lautréamont? Ducasse? Dieu? Son suppléant? Un figurant de passage?), n’ont pas d’autre origine. Le plastique transparent où se dessinent les deux axes x et y du repérage orthonormé croisés au point O (c’est moi-même : je vous salue) glisse avec facilité, parfaite image du je cartésien, d’un lieu quelconque à l’autre du plan des lettres. Un auteur sensé ne s’imagine pas quelqu’un ; il attend du lecteur un service réciproque. Si la conscience n’est une, elle n’est pas. Et si la littérature n’exerçait pas les prérogatives de la conscience, elle ne vaudrait pas le temps qu’on lui donne, une vingtaine d’heures par jour chez les meilleurs écrivains. Ainsi, vu du côté de la littérature, le monde extérieur semble une illusion instable et d’intérêt second – ce que la mort, à son heure, arrive toujours à confirmer. Ce que je voulais dire (car ma pensée ne m’échappe jamais, comme vous aviez tort de le supposer), c’est qu’en usant du masque du professeur et de sa condescendance, feinte ou réelle, envers les auteurs attaqués, loin de sortir de la littérature, nous y pénétrons, par l’orifice d’un sphincter étroit, mais praticable. Du sein de cette forteresse conquise, arrivés au donjon, nous pouvons désormais envisager de vous faire voir tout en beau. Dans toute chose (mais nous n’en aborderons que quelques unes, et rien n’oblige à commencer par les plus laides), il existe, quoi qu’en pense ou plutôt qu’en souffre celui qui y est plongé à son détriment, un élément de bonté valorisable, qui, si nous nous contentons de le penser, de l’écrire, est apte à bénéficier, telle une plante gracile mais vivace, du grand soleil des lettres. Nous pouvons faire honte aux méchants en vantant justement chez eux ce qu’ils croyaient impossible que nous devinassions, et en le développant dans le sens de la splendeur, que nous, connaissons, grâce à la solidité de notre philosophie, et qu’eux, méconnurent, soit parce qu’ils ont accordé trop de temps aux jeunes filles, soit à la grappille, soit aux amis, soit à la mangeoire, soit pour toute autre raison contingente, qui vaut bien qu’on l’oublie. L’essentiel est qu’en se voyant donner raison, là même où, au fond, ils soupçonnaient qu’ils avaient tort ; en les surprenant par la reconnaissance de la pertinence de ce qu’ils avaient pris l’habitude de vociférer ; nous arrivions jésuitiquement à prendre les méchants à contre-pied – si bien que, ne serait-ce que par crainte du ridicule, ils cessent de hurler, et commencent, avec nous, de murmurer gracieusement des théorèmes compatibles avec leur prémisse excellente, bon coupe-papier qu’ils brandissaient comme une lame assassine. Voilà justement ce qui peut s’appeler, de la part du littérateur judicieux, promoteur de cette extension généreuse, faire voir tout en beau. Ce qu’il fallait démontrer.

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