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Paris 1821-1867.

L’« écrivassier funeste » N° 5 vient juste de mourir, quatre ou cinq mois plus tôt, le 31 août, quand Ducasse emménage à Paris (fin 67 ou début 68). Si les Fleurs du Mal « chantent le mal », elles ont peu d’écho dans les Chants de Maldoror (on cite L’Homme et la mer à propos des strophes à l’Océan du Chant premier, mais les échos de *Byron (à qui il applique le mot phare) sont bien plus certains : en outre, ce qui a son importance au regard de l’esprit d’un jeune poète, Byron était une personnalité solaire, fascinante, ce qu’on ne peut guère dire de Baudelaire vu d’assez près. Loin de voir en lui, comme les jeunes gens de l’école Baudelaire et comme le génial mais rhapsodique Rimbaud un an après, un vrai dieu, Isidore Ducasse se situe d’emblée très loin de lui comme de sa poésie. Affaire de tempérament? Affaire de logique, surtout. Lorsqu’en février 1870 il demande à Poulet-Malassis de lui procurer le Complément aux Fleurs du Mal, c’est pour y chercher matière à corrections ; la glane sera mince : deux mentions dans Poésies I (dont une allusive (I : 27) au titre d’amant morbide de la *Vénus hottentote) et, plus concrète, (II : 61) une surprenante transformation du Crépuscule du matin (Dès que l’aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses…). Ce qui situe définitivement Ducasse à l’antipode de Baudelaire, c’est la religiosité de ce fils de prêtre (les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, note Léon *Bloy, par comparaison, comme un certain air d’anodine bondieuserie) et cette façon agaçante qu’il a d’écrire en dessous le contraire de ce qu’il publie, de pratiquer des sincérités alternatives, etc. Certes, rien n’est plus ordinaire ; mais, c’est de ce ordinaire-là, justement, de cette névrose, qu’un homme de lettres digne du salut de la postérité doit se libérer, c’est d’elle que libère l’écriture ducassienne, conjuguant dans un même geste le péremptoire et l’ambigu, le tranchant et un complexe si troublant qu’il vire, au yeux de certains, à l’incompréhensible : c’est la solution logique dont il résout un malaise qui, chez Baudelaire, reste diablement et irrémédiablement psychologique – c’est-à-dire infra-logique, endémique, interne, psychosomatique, indicible et partant inavouable. Alain Jouffroy :

 Dans la plus improbable des hypothèses, le romantisme ne saurait plus ressusciter d’aucune opération visant à réintroduire Baudelaire dans la lignée des idées et des œuvres révolutionnaires ; ou bien alors, il ne nous reviendrait plus que masqué de fer, et comme frappé de la stupeur glacée des robots : « Hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et considéré, forcément, comme non avenu ». La déchéance finale de Baudelaire est celle qu’une société entière pressent pour sa propre fin, et la gloire qui lui a succédé n’est que l’auréole d’une tragédie où elle voudrait dissimuler son impuissance. […] Ce ne sont pas les préceptes baudelairiens qui ont changé les règles du jeu mental de la poésie, ce ne sont pas les préceptes baudelairiens qui ont démonté le mécanisme de la pensée morale et devancé de cinquante ou cent ans la mise en pratique de la pensée poétique la plus révolutionnaire, ce sont les préceptes ducassiens qui nous devancent encore par leur audace et sans la connaissance desquels toute révolution n’est qu’un romantisme en armes.

 Baudelaire ; in Tableau de la littérature française, II).

 Du mal moderne Baudelaire paraît plus coupable qu’un autre parce qu’il est victime de la construction posthume, sur son tombeau, d’un mythe particulièrement néfaste, maniaquement entretenu par quelques rosières et arroseurs stipendiés de chrysanthèmes. Quelques vers plaisants tels

Nous aurons des lits pleins d’odeurs profondes,

Des divans légers comme des tombeaux

esquissent peut-être une philosophie de l’ameublement pittoresque et qui pue, ils ne font pas faire un pas à l’esprit dans sa propre voie. Pourtant, cultiver l’erreur avec constance, s’y maintenir par l’effet d’une obstination fille d’un orgueil bizarre, satanique à l’aune des élégiaques, simplement puéril à la nôtre, permet, paradoxalement, de le prendre pour référence : il suffit d’opérer la correction horaire. Baudelaire n’a rien inventé, et surtout pas une éthique. Il s’est contenté de courtiser des gens à réussite ostensibles, assez conscients, eux aussi, pour mesurer leur vide interne, et le peu d’action développée. Les dix-neuf ans de retard qu’il avait sur Hugo en naissant en étaient devenus quarante à sa mort. Il assistait au grandissement de cet écart, se formait dans son esprit émincé d’escargot qui bave un fétiche à clous qu’il nommait Hugo pour en médire derrière et le lécher devant. Baudelaire était un chien, race ignoble qui suit l’homme à la trace pour empuantir son chemin. Baudelaire était une ombre, sombre profil condamné à hanter les sols et les murs. Du beau il n’eut que l’air, du bon la substance aqueuse, et au bonnet la couleur de la nuit apéritive et mal lunée. Très intelligent, il a trop aimé le vin, l’opium, les filles publiques, les négresses, les matières, les couleurs, les sons : il n’a pas compris que, dans le court intervalle d’une vie d’homme, l’intelligence est en soi une mission : à soi seule une profession, qui commande d’aménager son temps, d’opérer à distance raisonnable des drogues, celles précitées et toutes autres, humaine ou animale, végétale ou minérale, matinale ou vespérale, minimale ou maximale. Ou, s’il l’a compris, il en a fait un simple culte, tant il lui fallait une dévotion pour s’y confire. Seule la solitude extrême assure au penseur la solidité du style. Presque toute journée où l’on voit un homme est une journée gâchée. À quarante ans Baudelaire n’était déjà plus qu’un pilier de bar et de bordel, un raconteur de blagues belges. Qu’aurait-il fait s’il avait vécu davantage ? Nous l’aurions retrouvé au rendez-vous quotidien des microcéphales, entre Sim et Sam, courte-cuissiers jumeaux de la pensée rigolante nulle. Une époque qui choisit de tels maîtres se juge. On dirait que cet homme est un pistolet que le siècle s’est collé à la tempe. – Je rappelle que la meilleure critique d’un poème des Fleurs du Mal se trouve, non pas dans un essai de Jacobson (qui des Chats n’étudie que la phonétique), mais, sur La Beauté, étudiée du point de vue moral, en acceptant d’en prendre le sens au sérieux, dans l’essai que Marcel Aymé intitula Le Confort intellectuel – titre pléonastique, je l’avoue, en tant que l’intellect est, notoirement, la seule pièce vraiment confortable du corps humain, ce qui explique que ceux qui en ont la clé s’enferment à l’intérieur, et donne à penser que tous les autres, avides d’autres conforts, ne l’ont tout simplement pas visitée – chose possible car le corps humain est grand et chacun le visite dans un sens différent.

 

 

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