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Billon 1897 – Orléans 1962

En quoi la *littérature a-t-elle affaire au *mal et qu’a-t-elle à en tirer ? En quoi *Sade, cataloguiste de tortures et metteur en page du *crime triomphant, diffère-t-il de *Byron, exhibiteur de révoltés emphatiques, de *Baudelaire, pour qui « toute littérature dérive du péché », de *Bataille, qui prône l’anthropophagie expérimentale, ou de Genet, pour qui l’idéal aimable est un jeune assassin, Pilorge, Weidmann ou *Troppmann ? La réponse à la première question est connue : c’est que le talent littéraire – qui fixe l’attention du *lecteur – ne garantit pas du tout la subtilité de la gestion de celui-ci. Dans l’insouciance éducative qui fait loi, les talents, poussant comme la mauvaise herbe, ne trouvent ordinairement aucun guide dans leur premier emploi. Ils n’en sont pas responsables. Si je rends, par un endoctrinement précoce, une fillette complice de mes passions, je fais une mauvaise action : car je la rends incapable pour longtemps peut-être d’une adhésion synthétique à la *bonté d’un projet humain. Si je soumets, par l’habitude, un jeune talent littéraire à la mise en page de variations sur le thème sexuel, je fais une mauvaise action littéraire : c’est comme si je maintenais dans la condition de boniche une intelligence capable des plus brillantes découvertes en sciences, en mathématique, en poésie. La réponse à la deuxième question découle de la réponse à la première. Le propre des littérateurs maléfiques précités (leurs noms n’ont qu’une valeur d’exemple) est d’user de la littérature pour assurer, vérifier ou conforter la qualité de leur bandaison. Pour une raison quelconque (éducation chrétienne, lecture de S. F., etc.), ces gens-là se sont mis en tête que la sexualité est la passion mauvaise par excellence, que le mâle qui bande est déjà au ban du mal – et, remarquant que cette idée saugrenue, loin de tendre à les calmer, les faisait bander davantage, cependant qu’ils ne manquaient pas de tirer d’elle un plaisir allongé ou accru par les variations du langage, ils ont construit à travers leurs livres un mixte chimérique de *sexe, de *langue, de *révolte, de *jouissance et d’*obsession punitive, qui fait ressembler l’intérieur de leur crâne à celui de Savonarole et des pourchasseurs de sorcières du temps de Louis XIV. S’ils m’assurent de leur *sérieux, je les crois sur parole : rien de plus de sérieux qu’un mâle qui bande. Tout cela paraît aujourd’hui évident. Ce ne l’était pas en 1870, époque où Sade ne paraissait que sous le manteau, où le jeune Freud bandait encore en catimini, et où l’on avait récemment traduit en justice un romancier qui s’était risqué à évoquer, soigneusement masquée au plus profond d’un fiacre, une scène de rut humain. On ne pouvait donc s’attendre à de grandes révélations de la part d’Ernest *Naville, philosophe suisse auteur d’un Problème du Mal que Ducasse honora d’une note en marge et dont il se flattait que, dans une édition ultérieure de ce livre, il parlât de lui comme il y avait parlé de ses prédécesseurs séculaires. Naville n’eut pas l’occasion de lire Ducasse, ni donc de le commenter. Soyez certains qu’il s’en serait abstenu avec la même onction que Georges Bataille, lorsque, intitulant en 1957 un essai La littérature et le mal il n’y fit d’autre mention d’Isidore Ducasse que cette défausse en bas de page :

 Il manque à cet ensemble une étude sur Les Chants de Maldoror. Mais cette étude allait si bien de soi qu’à la rigueur elle est superflue. À peine est-il utile de dire que Poésies qu’elles répondent à ma position. Les Poésies de Lautréamont [sic], n’est-ce pas la littérature « plaidant coupable » ? Elles surprennent, mais si elles sont intelligibles, n’est-ce pas de mon point de vue ?

 Ce qui va de soi, c’est que ces cinq lignes fournissent une synthèse difficilement surpassable de jésuitisme, de racolage littéraire et de mépris du lecteur (visiblement jugé infirme). Certes, il est utile de dire que les Poésies « répondent » à votre position, Georges Bataille, mais pas comme vous paraissez l’entendre : si elles y répondent, c’est en ce sens qu’elles rétorquent, par anticipation, à la totalité des divagations que vous avez répandues autour d’un sujet qui vous ardait ; c’est en ce sens qu’elles renversent, d’un souffle léger de brise argentine, le château de cartes où, visiteur cravaté, vous vous rêvâtes en Gilles de Rais. Si les Poésies sont « intelligibles » (je vous cède l’anémique gâteau sec que je vous vis glisser sous cette épithète), ce n’est assurément pas du point de vue dont vous vous targuez. La littérature ne « plaide coupable » qu’à travers le mental grillagé des confessés qui persistent à venir battre leur coulpe du même tapage que le matelas où vont, la queue basse, s’allonger – mais d’où vient cette odeur fétide ? – les ultimes assommés du christianisme. La littérature n’est coupable de rien, pas même d’abriter sous son vantail de falots fantoches de votre acabit. Coupable est un mot de cour d’assises, où pend votre tunique de juge au pied fourchu. – Enfants désobéissants, victimes rétives de l’enseignement catho, il est temps d’en finir avec vous : la littérature ne saurait passer sa vie à cultiver, sous prétexte de la réduire, l’erreur antique qui envenima vos enfances. Je m’attriste, quand j’essaie de vous lire, de vous voir, vrais gibiers de psychanalyse, ânes obstinés tourner dans la noria phallocentrée de votre parc de bambins, à un âge où le sage est tenu d’émettre une lumière qui éclaire.

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