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À Nietzsche, qui prévient :

Attention aux idées claires et distinctes ! ce sont, bien vraisemblablement, des idées banales.

les Poésies invitent à répondre : Gare aux idées originales ! ce sont, je parie, des idées de détresse. Ces deux phrases étant données, l’une n’exclut pas l’autre. De ces deux qualités puissantes, la banalité, l’originalité, je ne vois pas de raison de proscrire l’une ou l’autre : la nécessité des idées banales est exactement égale à celle des idées originales ; ces qualités se compensent, leurs résultats se coordonnent. En effet, s’il existe des règles universelles gouvernant la structure de tous les organismes vivants (le schéma d’unité de composition, supposé par Geoffroy Saint-Hilaire et réinventé par René Thom) ; s’il est un schéma gouvernant la génération des développements mathématiques (le schéma de *Wronski, dégagé par lui en 1810) et s’il en est un autre pour la description théorique des algorithmes (machine de Turing) ; si, en remontant des structures aux catégories, les mathématiciens furent amenés à formuler des énoncés si généraux qu’ils paraissent définitivement incontournables ; alors, le moraliste est fondé à penser que, lui aussi, est en droit de supputer les assises d’une *morale universelle, aptes à revêtir la forme d’une liste de propositions assez pauvres et assez englobantes pour que le refus de quelqu’une d’entre elles équivale à accepter de retomber sous l’emprise des prétendues « *lois de la jungle » (locution qui désigne abusivement un chaos maximal, hypothèse incompatible avec la survie de tous, y compris du plus apte). De telles lois morales générales ont, en vertu de leur banalité suprême, toute chance d’être implicites : car, si la survie commune implique qu’elles soient acceptées, respectées de tout le monde, il n’est pas utile (et il peut être pernicieux) de leur affecter la forme de propositions ordinaires, susceptibles d’être niées par le premier lunatique venu et, partant, d’entrer en concurrence, sous le réverbère de la fantaisie, avec leur propre négation. C’est alors le cas d’écrire : toutes les lois ne sont pas bonnes à dire. L’axiomaticien, pourtant, est capable de les noter dans son calepin personnel, afin d’en tirer des *théorèmes qui, pour être d’une application nulle, n’en sont que plus dignes d’inspirer la cogitation du philosophe et de son collègue – comment le nomme-t-on déjà, celui-là ? rappelez-le moi, Lætitia : l’èthe ? l’éthicien ? – Ce sont, n’en doutons pas, de telles considérations qui ont engendré dans l’esprit d’Isidore Ducasse l’idée de pointer, sous la registre de la banalité, l’ensemble virtuel des propositions morales silencieusement et inévitablement admises par tout un chacun. Mais, c’est un impératif pratique, accompagné, disons-le, d’un agacement positif, qui prétexta au début de cette réflexion : invité, pour des raisons d’édition, à revoir sa copie, l’auteur de Maldoror se dit que, s’il en était venu, simplement en forçant un peu le diapason romantique, à produire des blasphèmes impubliables, c’est que les racines de la littérature moderne étaient faussées ; ainsi parut à son intelligence généralisatrice la nécessité de tuer le *mal à la racine, non sans l’avoir, au préalable, saisi aux cheveux et exposé, tout gigotant encore, au yeux des lycéens et des jeunes filles. Voici la bête couvée au secret de l’héroïsme moderne ! Regardez-le bien, enfants ! Si, pleins de *charité pour nous-mêmes et de commisération pour les générations futures, nous ne le tuions pas, dans l’heure, d’un coup sec, ce monstre serait capable, grossissant dans des proportions immenses, de produire insidieusement (car il est morbide, mais modeste), d’ici moins de cinquante ans, une conflagration globale. M’écoute-t-on, quand je parle ?

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